Vincent Geens, capitaine de projets artistiques au long cours

Vincent Geens, coordinateur de projets artistiques au Centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, pilote « Magma », la 10e édition d’une proposition devenue triennale, main dans la main avec Adrien Grimmeau qui en assure le commissariat.

Share on facebook
Share on linkedin

Texte : Caroline Dunski

Vincent Geens © CCOLLN

Engagé alors comme animateur-directeur du centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve en 2006, Vincent Geens s’est vu confier la responsabilité de trois projets qui l’intéressaient personnellement beaucoup : la Nuit africaine (devenue Les Afronautes), Mars littéraire (devenu Les nuits d’encre) et, bien sûr, la Biennale d’art contemporain qui devient Triennale pour cette nouvelle et 10e édition. « J’avais beaucoup aimé la Biennale de 2000. L’art, et l’art contemporain en particulier, me touchent beaucoup. Je suis aussi inscrit depuis trois ans en sculpture à l’Académie d’Etterbeek. » Depuis, il a cédé sa place de directeur du centre culturel pour se consacrer exclusivement à la coordination de projets artistiques.

Les origines d’une biennale devenue triennale

En 1995, Jean Dalemans, sculpteur des Ateliers d’art de la Baraque à Louvain-la-Neuve, conçoit la première Biennale d’art contemporain avec l’UCL et le Centre culturel d’Ottignies, dans une perspective d’articulation avec les habitants et les artistes invités. L’initiative porte alors le nom de « Fil rouge ». En 2000, Philippe Braem est engagé comme commissaire du « Fil rouge 3 », qui constitue un parcours dans la ville et prend place dans une quinzaine de lieux publics avec de grands noms de l’art contemporain. « C’était une très belle expo qui a duré quatre semaines, mais elle était peu ancrée dans la population et elle a connu beaucoup de conflits, confie Vincent Geens. Depuis, cette biennale, devenue triennale, s’ancre de plus en plus dans le territoire et la population. En 2004 déjà, la troisième édition de ce qui était devenu une ‘Biennale’ s’est tenue dans le Bois de Lauzelle et a beaucoup plu au public. »

Magma se déploie dans trois lieux à Louvain-la-Neuve. Les photos ont été prises dans l’un d’eux : le Parking des Sciences.

Le territoire et les enjeux mondiaux, trame constante de la triennale

 « La Triennale est un questionnement constant sur le territoire d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, en résonance avec les problématiques qui concernent le monde entier », souligne Vincent Geens. « Dans chaque édition, on s’interroge sur les grands enjeux du monde, pour engager un large débat à partir de propositions d’artistes. En 2007, sous le titre No Limit, nous avons interrogé la ville en expansion permanente, avec la question du haut et du bas, de la dalle et de ce qu’il y a au-dessus et en-dessous. Aujourd’hui, les enjeux territoriaux sont devenus plus importants encore, et chaque triennale explore d’autres espaces du territoire. »

La place d’un commissaire

En 2019, les organisateurs de la Triennale 10 lançaient un appel public pour trouver la personne qui allait élaborer un projet de Triennale et repérer, proposer et sélectionner des artistes et des œuvres. Quatre candidats ont retenu l’attention du jury composé de représentants du Centre culturel, de l’UCLouvain, du Musée L ainsi que des partenaires bruxellois – le Botanique et le Centre culturel Wolubilis – et parisien – le Centre Wallonie-Bruxelles à Paris. C’est la proposition de Muriel Andrin et d’Adrien Grimmeau, historien de l’art et directeur de l’ISELP (Institut Supérieur pour l’Étude du Langage Plastique) qui a finalement été retenue.

Les personnes qui assurent le commissariat de chaque édition doivent garantir à la fois la cohérence générale du propos et la qualité artistique, tout en faisant le lien entre les différents partenaires. Elles apportent aussi les éléments de débat sur les enjeux de la thématique choisie. «  La sélection des commissaires de chacune des éditions est généralement le fruit d’une rencontre. Pour le commissaire, c’est un gros engagement personnel, cela représente deux ans de travail. En général, le commissaire amène la thématique avec son projet. En 2013, Michel François et Guillaume Désanges portaient un très beau projet, ‘Une exposition universelle (section documentaire)’ qui questionnait la notion de progrès et révélait la réalité souterraine de notre monde, dans un parking souterrain.

Chaque édition fait l’objet d’une évaluation destinée à améliorer la suivante. Pour le commissariat d’une biennale ou d’une triennale d’art contemporain, on a besoin de quelqu’un de charismatique, qui a un propos, peut le développer et en discuter avec un public large. Il faut aussi que la personne connaisse bien le monde de l’art et sache comment monter une expo. Elle doit aussi avoir les qualités humaines et relationnelles pour travailler avec une équipe de personnes qui ne se connaissent pas. »

Pour le commissariat d’une biennale ou d’une triennale d’art contemporain, on a besoin de quelqu’un de charismatique, qui a un propos, peut le développer et en discuter avec un public large. Il faut aussi que la personne connaisse bien le monde de l’art et sache comment monter une expo. Elle doit aussi avoir les qualités humaines et relationnelles pour travailler avec une équipe de personnes qui ne se connaissent pas.

La fluidité au cœur de la 10e édition

« L’objectif premier de la triennale est d’appréhender comment une problématique se vit en Brabant wallon et ailleurs. Magma est le titre choisi pour donner une idée un peu plus concrète de ce qu’on entend par ‘fluidité’. Elle est explorée en termes d’identité, sous l’angle d’un monde qui change tout le temps. Rien n’est sûr et on doit constamment se repositionner dans notre rapport à la nature, au monde qui change, ou encore à l’espace, quand on doit quitter son pays ou déménager. Muriel Andrin, docteur en cinéma, chargée de cours et présidente du master en écriture et analyse cinématographiques (ULB), par exemple, est surprise de voir que ses étudiants sont de plus en plus non binaires. »

La richesse croissante des partenariats

Chaque triennale est l’occasion pour les différents partenaires réunis autour de son organisation de revisiter leurs pratiques, leurs lieux et le territoire. « La Triennale est le projet qui nous réunit le plus avec l’UCLouvain et avec le Musée L. L’UCLouvain explore le lien entre sciences et arts, le Musée L bouscule sa façon d’organiser ses expositions. On apprend beaucoup de choses en cours de préparation. C’est aussi une formation continue. Nous questionnons chaque fois de façon expérimentale et originale les pratiques d’un centre culturel et de l’art contemporain. C’est chaque fois l’occasion pour l’université de réunir des chercheurs qui ne se connaissent pas. À ce jour, plus de trois cents personnes ont été rencontrées pendant la préparation de Magma. Trois artistes, Lise Duclaux, Yoël Pytowski et Eva L’Hoest, ont reçu une bourse de Résidence de Recherche-Création à l’UCLouvain pour développer leur projet au sein de diverses facultés. Leur travail permet d’alimenter une réflexion, de pousser plus loin les questionnements et de se nourrir mutuellement, artistiquement et scientifiquement. Les échanges avec la communauté scientifique permettent de croiser et d’enrichir les disciplines respectives. »

L’UCLouvain explore le lien entre sciences et arts, le Musée L bouscule sa façon d’organiser ses expositions. On apprend beaucoup de choses en cours de préparation. C’est aussi une formation continue. Nous questionnons chaque fois de façon expérimentale et originale les pratiques d’un centre culturel et de l’art contemporain. La Triennale est le projet qui nous réunit le plus avec l’UCLouvain et avec le Musée L.

Une rencontre avec tous les publics

La médiation culturelle est d’abord un processus qui met en relation la culture – ses acteurs et actrices – et les publics. En d’autres termes, un ensemble d’actions qui permettent au public de s’emparer du travail d’un·e artiste, de se l’approprier et de lui donner un autre regard, plus personnel. La médiation permet donc à tout un chacun de se sentir légitime dans ses perceptions.

L’art contemporain s’adresse à toutes et à tous. En choisissant des espaces publics, tels que des parkings ou les coulisses d’un centre culturel, pour exposer les œuvres sélectionnées pour la Triennale, ses organisateurs veulent la rendre plus accessible aux publics les plus divers. Depuis un an, une large part a d’ailleurs été réservée à des moments de médiation, de participation ou d’expériences avec des habitants, des travailleurs, des artistes, des chercheurs et des étudiants. Jusqu’au 28 novembre, des artistes de Magma proposeront des ateliers ouverts au public, notamment un stage aux Ateliers d’art de la Baraque à la Toussaint et des work-shops. Les gens pourront visiter la Triennale avec ou sans médiateur. Une autre belle manière de préparer sa visite est de voir Au bord du monde, un récit autobiographique de Jeanne M. qui nous relate son expérience singulière au cœur d’une œuvre d’art.