Urbanisme culturel :  pour des villes vivables, vivantes, vibrantes

Des "Gonflés" qui déambulent dans Montpellier (compagnie Didier Théron, ZAT 2023). © Cécile Mella

Urbanisme culturel :  pour des villes vivables, vivantes, vibrantes

Le Français Pascal Le Brun-Cordier milite pour que les espaces publics soient plus relationnels et pensés avec les artistes afin de favoriser la rencontre et la convivialité. Il invite à développer des projets culturels et artistiques au-delà des équipements consacrés : dans les rues, les parcs ou sur les places.

Entretien : Bénédicte Dawance, Françoise Kolen et Frédérique Masquelier

Le Français Pascal Le Brun-Cordier milite pour que les espaces publics soient plus relationnels et pensés avec les artistes afin de favoriser la rencontre et la convivialité. Il invite à développer des projets culturels et artistiques au-delà des équipements consacrés : dans les rues, les parcs ou sur les places.

Entretien : Bénédicte Dawance, Françoise Kolen et Frédérique Masquelier

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Fer de lance de l’urbanisme culturel en France, Pascal Le Brun-Cordier est tout à la fois directeur artistique, auteur, conférencier et universitaire. Il est reconnu pour avoir créé les Zones artistiques temporaires à Montpellier et esquissé, à travers l’ouvrage éponyme et en collabora- tion avec deux anthropologues, le concept de « ville relationnelle ».

Sans oublier son implication majeure au sein du Mouvement de l’urba- nisme culturel et de l’atelier d’idées et de production Villes In Vivo.

De passage dans la capitale mi-janvier pour prendre la parole lors d’un séminaire sur les analyses partagées du territoire organisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles (Administration générale de la Culture, Service général de l’Action territoriale), Pascal Le Brun-Cordier a accordé un entretien à Espace-vie afin d’expliciter sa vision de la fabrique urbaine. Plutôt que d’inviter des artistes à créer des œuvres dans l’espace public une fois celui-ci transformé, il suggère de les impliquer, aux côtés d’acteurs culturels et de citoyens, au sein même des processus d’aménagement et de transformation des territoires. Ou comment passer de la cerise sur le gâteau au… clafoutis, compare-t-il avec humour.

L’espace public est généralement réduit à une fonction de circulation et de desserte des bâtiments. Pourtant, comme vous le prônez, c’est aussi le lieu où se tissent les relations humaines.

PASCAL LE BRUN-CORDIER : Si l’on observe la manière dont la plupart de nos villes sont dessinées et organisées, on constate que la majorité des espaces publics (80 à 90 %) sont dédiés aux flux et à la logistique. C’est la ville fonctionnelle héritée du 20e siècle, qui fait toujours l’objet d’attentions nombreuses et d’investissements permanents pour garantir le bon fonctionnement de son métabolisme complexe. Avec les anthropologues Sonia Lavadinho et Yves Winkin, nous nous sommes intéressés à la ville relationnelle : celle de la rencontre, de la convivialité, du lien au vivant, des relations de solidarité, du jeu, de l’art en espace public… Négligée par le passé, elle occupe moins de 10 ou 15 % des mètres carrés urbains. Or il est essentiel d’augmenter ces mètres carrés relationnels, pour le bien être des citadins, pour leur santé aussi, au quotidien. Pour cela, il nous faut imaginer des aménagements et des événements urbains favorables à la vie sociale et à l’échange. Ces infrastructures relationnelles sont diverses et parfois modestes : des bancs, des fontaines, des espaces ombragés, des bandes ludiques… Bien pensées et positionnées, elles permettent de créer des espaces publics non seulement hospitaliers et sûrs, mais aussi engageants et encapacitants.

Qu’entendez-vous par espaces « engageants » et « encapacitants » ?

Les espaces engageants ou invitants nous tendent les bras, nous suggèrent de ralentir le pas, de faire une pause dans notre parcours, de nous asseoir sur un banc, voire de nous allonger dans l’herbe pour profiter de la fraicheur d’un arbre, d’une ouverture vers le ciel ou encore d’un point de vue sur le spectacle de la ville. Plus que des espaces, ce sont des lieux : des lieux de liens (avec les autres citadins ou un fragment de nature), et des lieux qui, souvent, nous font du bien.

Les espaces encapacitants sont, quant à eux, des environnements conçus pour développer l’autonomie, le pouvoir d’agir et les compétences des personnes qui s’y inscrivent, plutôt que de simplement répondre à leurs besoins de base. Ce sont des espaces plastiques où peuvent se développer des usages relationnels ou ludiques qui n’ont pas été strictement prévus par leurs concepteurs. Cette notion s’inspire directement de l’approche par les capacités de l’économiste et philosophe indien Amartya Sen : il ne suffit pas qu’un équipement ou un espace existe, il faut que les gens aient la liberté de s’en servir ou de les occuper pour mener la vie qu’ils souhaitent, dans le respect du lieu et des autres. Pratiquement, ce sont des espaces appropriables où l’on peut, entre autres, déplacer le mobilier urbain (chaises, bancs, tables) ou s’adonner à des jeux comme ceux mis à disposition par les ludothèques publiques. Cela suppose, de la part des autorités locales, une certaine capacité à laisser faire, voire à soutenir des dynamiques citoyennes dans ce qu’elles ont de spontané et parfois de confus, c’est-à-dire de vivant. Cela suppose aussi de savoir accompagner (sans les normer ou les décourager) des pratiques comme la création de microaménagements à l’image de ceux que l’on observe, par exemple, dans les ruelles de Montréal.

Pascal Le Brun-Cordier. © Cécile Mella

Quel est le rôle que sont appelés à jouer les artistes dans cette transition ?

Les artistes sont des alliés précieux et invisibilisés dans le processus de conception et d’activation des espaces publics relationnels. Ils apportent une sensibilité, un pas de côté, un regard poétique qui participe à la fabrique urbaine tout autant que les études techniques et les tableaux Excel des experts et des ingénieurs. Inclure les artistes dès la phase de diagnostic territorial pour mener des enquêtes sensibles ou dans le dessin même de la ville, permet de concevoir des espaces publics plus singuliers, plus tendres, plus poreux à l’émotion et aux affects.

Et, in fine, selon vos termes, des villes vivables, vivantes et vibrantes. Quelles réalités se cachent derrière ces qualificatifs ?

Une ville vivable, c’est une ville où il fait bon vivre : il n’y fait pas trop chaud, on peut y déambuler sans risque de se faire renverser, on profite d’espaces verts, de lieux accueillants où se retrouver et se rencontrer… En d’autres mots, le cadre de vie est soutenable et hospitalier. La ville vivante est animée, contrastée, ouverte à la pluralité des usages et à une diversité d’usagers. Quant à la ville vibrante, c’est la ville désirable et inspirante. Celle qui a ce petit truc en plus, qui surprend et enchante. On connait tous une ville ou un morceau de ville qui réunit ces qualités, qui nous a marqués et laissé un souvenir heureux.

Est-ce que ce rééquilibrage du fonctionnel et du relationnel dans l’espace public commence à percoler dans les politiques d’urbanisme en France ?

Oui, car c’est un enjeu rassembleur. Tout le monde souhaite des villes plus relationnelles. Mais cela n’empêche qu’il faut continuer à se battre, à convaincre, à changer les perspectives et à faire primer l’intérêt commun sur les intérêts individuels – notamment ceux des investisseurs qui appréhendent la ville comme un produit devant d’abord générer du rendement. Cela implique aussi de modifier les processus mêmes de la fabrique urbaine en laissant le temps à l’expérimentation, à l’urbanisme des tactiques. On teste un aménagement, on observe les usages et on voit si cela prend ou pas.

Cette démarche fait écho, chez nous, au phénomène des occupations temporaires qui se multiplient depuis quelques années…

En France, on parle d’urbanisme transitoire. C’est un levier intéressant si on le considère plutôt comme un urbanisme des transitions. Car occuper temporairement un espace ne doit pas se limiter à y vendre de la bière et y faire la fête entre trentenaires. Le piège, c’est de tomber dans l’entre-soi. Il faut, au contraire, veiller à ce que ces lieux soient intergénérationnels, porteurs de projets alternatifs et culturels, mais aussi économiquement réalistes et autonomes. Enfin, la réussite est totale si les propriétaires des sites décident de pérenniser certaines de ces démarches et initiatives citoyennes. Car celles-ci sont révélatrices d’un potentiel généralement pas ou peu envisagé, qui gagne à être analysé pour mieux en retirer les enseignements.

À Paris, on a eu une expérience de ce type entre 2015 et 2020 dans l’enceinte de l’ancien hôpital Saint- Vincent-de-Paul. Baptisé « Les Grands Voisins », le projet mêlait l’accueil et l’hébergement d’urgence de demandeurs d’asile et de réfugiés à des activités relevant de l’économie sociale et solidaire, et à des évènements culturels, éducatifs et artistiques, tout en étant ouvert sur le quartier. C’était très riche et cela a donné vie à une sorte d’utopie urbaine joyeuse et inspirante, une densité de possibles et un mélange des genres qui ont fait du projet une référence mondiale pour penser la ville de demain.

Outre les places et les parcs, l’espace public englobe aussi les rues. Comment les rendre plus relationnelles ?

La rue, c’est le rez-de-chaussée de la ville. C’est le point de départ de la vie urbaine qui a longtemps assez peu intéressé les urbanistes. Mais depuis quelques années, on y revient. Avec des rues rendues aux enfants, par exemple, ou des façades activées, des immeubles poreux. C’est tout l’enjeu du travail sur le seuil, la question du dedans-dehors. Comment créer des halls invitants, des enclaves inclusives ouvertes sur la rue ? Comment faire déborder les musées, les théâtres, les Centres culturels, les bibliothèques dans les rues ?

Conjuguer la culture avec la rue, c’est l’un des piliers de l’urbanisme culturel ?

Oui, car ce qu’on nomme ‘culture’ ne se limite pas aux institutions dédiées. C’est aussi, et peut-être même d’abord, la fabrique urbaine conçue comme fabrique d’humanité. Cette façon de créer du lien, des rencontres, de la convivialité. Dans nos régions, il y a énormément de rituels et de fêtes populaires, liés au changement des saisons notamment. Et s’il n’y en a pas, inventons-les ! Je crois beaucoup à la fête comme un espace d’effervescence sociale et créative. En faisant la fête, en participant à des rituels, en mettant en place des projets, en activant un espace public, les citoyens s’affirment et s’engagent. Ce sont des actes politiques.

Comment mettre en relation l’artiste avec l’urbaniste, l’architecte, l’autorité publique ? Ne manque-t-il pas un maillon dans cette chaine ?

C’est une vraie question. Il faut effectivement des structures intermédiaires. Cela peut être des régies de quartier qui supervisent des espaces publics ou des institutions qui se placent aux côtés des artistes, comme les Centres culturels. Voire des structures d’autre nature encore, comme des tiers-lieux, des centres sociaux ou des agences d’urbanisme culturel comme Villes In Vivo. À Paris, par exemple, avec mes étudiants, nous travaillons cette année avec des équipes de développement local (EDL) qui sont en prise directe avec la rue, avec l’espace public.

UNE DÉFINITION DE L’URBANISME CULTUREL

Fin 2023, les membres du Mouvement de l’urbanisme culturel se sont essayés à une définition. « Inscrit dans les enjeux contemporains des transitions, l’urbanisme culturel regroupe un ensemble de pratiques qui contribuent à la transformation des territoires en vue de leur meilleure habitabilité, écrivent-ils. S’appuyant sur des interventions artistiques et culturelles situées, l’urbanisme culturel crée les conditions de la capacité à agir pour toutes les parties prenantes et influe sur les modes opératoires de la fabrique territoriale. » Dans son manifeste, le réseau Villes In Vivo affine cette vision en plaçant l’urbanisme culturel « au carrefour de plusieurs mondes », conviant tant l’art que la culture et l’urbanisme « dans les différentes phases de la fabrique urbaine officielle comme en dehors des processus institutionnels de la production urbaine ». Le but poursuivi de l’urbanisme culturel étant, selon Villes In Vivo toujours, de « mettre en œuvre des villes relationnelles, faire advenir des urbanités vivables, vivantes et vibrantes, transformer des situations dans l’esprit du droit à la ville et des droits culturels. »

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Projets en Belgique

Avec Villes In Vivo, Pascal Le Brun-Cordier
a travaillé sur trois projets en Belgique à la demande du Tof Théâtre de Genappe, du Cifas (formation en art vivant dans la ville)
à Bruxelles et de Pastoo, l’opérateur du festival des arts forains Namur en Mai.

DES ZONES ARTISTIQUES TEMPORAIRES À LA VILLE RELATIONNELLE

Pascal Le Brun-Cordier se présente comme un chercheur d’or – « l’or des liens, des échanges, des interactions humaines » – doublé d’un chercheur d’hors. « Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on fait en dehors des institutions et des lieux culturels, au sein même de l’espace public », confie celui qui a étudié les sciences politiques, la philosophie et l’esthétique, tout en se formant par ailleurs à l’anthropologie et à la sociologie. Très tôt, son parcours le confronte aux politiques culturelles menées dans l’Hexagone, qu’il questionne avant de cocréer, avec la Ville de Montpellier, un nouveau rendez-vous culturel et participatif : la ZAT, pour Zone artistique temporaire. La première édition de cette manifestation de grande ampleur est lancée en 2010, convoquant tant les artistes que le monde associatif et les citoyens afin de prendre possession d’un quartier trois jours durant. « J’ai pu y mettre en œuvre toutes mes intuitions, toutes mes idées », explique Pascal Le Brun-Cordier, avec sa casquette de directeur artistique de l’évènement. Au menu, « des spectacles, des performances, des installations » qui provoquent tout à la fois « des rencontres, de la joie, de la surprise et du décalage pour prôner une autre façon de faire société ». La ZAT permet d’offrir aux participants une autre expérience de la ville qui est la leur. « Elle met en récit la ville sans emprunter aux discours habituels des médias ou du marketing territorial, pointe-t-il. Ces points de vue alternatifs sont ceux des artistes – circassiens, plasticiens, musiciens, chorégraphes – qui, avec leur langage propre, explorent et réinventent un quartier. » Sans oublier les récits des habitants et des experts – urbanistes, architectes – dont les voix se joignent à celles des artistes pour apporter leur sensibilité. « Plus on a de récits sur la ville, plus on partage les visions, plus on est respectueux de la pluralité démocratique et plus c’est intéressant. »

Au fil des ans et des éditions, en poursuivant ses recherches, Pascal Le Brun-Cordier s’est déplacé vers l’urbanisme. Il a participé à l’écriture d’un essai sur la Ville relationnelle avec les anthropologues Sonia Lavadinho (Suisse) et Yves Winkin (Belgique), paru en 2024. « La Ville relationnelle est un territoire qui favorise les relations, la convivialité, décrit-il. Cela m’a conduit à développer, avec d’autres, un nouveau champ de pratiques et de réflexions qu’est l’urbanisme culturel. » Cofondateur du Mouvement de l’urbanisme culturel en 2023, Pascal Le Brun-Cordier est également l’initiateur de Villes In Vivo, un réseau doublé d’un atelier d’idées et de production orienté vers la transformation des espaces publics et l’urbanisme culturel qu’il dirige et coordonne depuis sa création, en 2018. Enfin, il partage ses idées et découvertes avec les étudiants de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, au sein de laquelle il est professeur associé et responsable du Master « Projets culturels dans l’espace public ».