Utopie… du grec « ou-topos », signifiant « non-lieu ». Ou encore Utopia, un terme rendu célèbre par Thomas More au 16e siècle. Dans le langage courant, Utopie est associé à une vision, un idéal en dehors de la réalité, voire une douce rêverie. Pourquoi s’intéresser aux utopies en 2025 ? Avons-nous tant besoin de nourrir un idéal ? C’est la question que nous avons posée à Audrey Contesse, directrice de l’Institut Culturel d’Architecture Wallonie-Bruxelles, qui a consacré cette année ses travaux sur le sujet.

Propos recueillis par Bénédicte Dawance

Utopie… du grec « ou-topos », signifiant « non-lieu ». Ou encore Utopia, un terme rendu célèbre par Thomas More au 16e siècle. Dans le langage courant, Utopie est associé à une vision, un idéal en dehors de la réalité, voire une douce rêverie. Pourquoi s’intéresser aux utopies en 2025 ? Avons-nous tant besoin de nourrir un idéal ? C’est la question que nous avons posée à Audrey Contesse, directrice de l’Institut Culturel d’Architecture Wallonie-Bruxelles, qui a consacré cette année ses travaux sur le sujet.

Propos recueillis par Bénédicte Dawance

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Audrey, peux-tu nous dire pourquoi l’ICA-WB s’est intéressé aux utopies ?
L’envie d’enclencher cette réflexion sur les utopies est née de la collaboration avec le Mundaneum autour du projet de la Cité Mondiale de Paul Otlet. Au début du 20e siècle, il tente de formaliser une ville rassemblant les connaissances mondiales et favorisant les échanges, dans l’espoir d’éviter les conflits. Internet incarnerait cette utopie. Parallèlement, la structure de l’ouvrage Utopia de Thomas More garde toute son actualité. En articulant une critique de la société de l’époque et la description d’un ordre social lié à une nouvelle spatialité et en opposition avec l’ordre établi, il instaure une pensée politique par l’espace qui ne cesse d’être déclinée depuis lors. Inspirés par ces travaux, nous avons voulu proposer à des équipes pluridisciplinaires d’explorer des futurs possibles, ouvrir les horizons et les imaginaires sur les enjeux de la ville contemporaine et à venir.

En quoi les utopies éclairent les enjeux de notre territoire d’aujourd’hui ?
Les propositions des équipes sélectionnées apportent une critique sur les environnements bâtis contemporains sans tomber dans la recherche d’une cité idéale ou dans la dystopie. Elles examinent la crise environnementale et l’épuisement des modèles dominants. Les récits imaginés réagissent à des enjeux concrets, ancrés, refusant l’universalité d’un modèle unique. Je pense que nous avons besoin de surpasser les constats de crises, de poser le plus justement les enjeux et soulever des actions pour construire en étant inspiré par un idéal. Nous avons aussi besoin de cela pour nourrir un engagement. Ainsi, quatre enjeux ont émané des propositions reçues que nous avons ensuite mis en espace sous la forme d’installations ou d’expositions : « Vivre ensemble », « Régénérer la ville », « Bâtir des fictions » et « Réparer le monde ».

Pour toi, Audrey, est-ce important de continuer de cultiver une forme d’idéal et nourrir une vision forte et radicale ?
C’est évident car elle permet de tirer les regards vers le haut. Elle pose la question fondamentale de la gouvernance, de l’émancipation et de la faculté individuelle et collective de mobilisation autour des éléments qui nous entourent. Cultiver les imaginaires n’est pas se détourner de la réalité, mais la mettre sans cesse en projet et en récit pour lui insuffler sens et force.

Que retiens-tu des propositions qui ont été sélectionnées ?
J’ai été séduite par le dynamisme apporté à la réflexion et par la pluridisciplinarité des équipes. Et puis, par le jeu sur la limite entre la possibilité ou non que les propositions puissent se concrétiser. Les expositions ont permis de tester la vraisemblance des huit propositions sur les publics et d’observer, non sans plaisir, l’interaction produite. De constater qu’elles déclenchaient toutes des questionnements et qu’elles devenaient force de proposition dans tous les esprits. La plus improbable et absurde était bien entendu le Pâté de ville développé à partir de l’extraction de l’asphalte de nos villes par le collectif Dallas et Camille Gaillard. Le plus subtil était certainement le Déjà Vus des architectes de Superworld et du photographe Séverin Malaud, qui questionne l’usage de la ville pour repenser le partage de l’énergie, de la matière et de l’espace. La question de la gouvernance est explorée par le studio Mire et Camille Mezi-Fardin à l’échelle de l’Europe. Ici les frontières administratives s’effacent au profit de territoires fondés sur les communs construits par ses géographies et ses imaginaires, et donnant lieu à de nouvelles représentations du territoire. Le travail réalisé par les étudiants d’architecture de LOCI et piloté par Gérald Ledent est le plus foisonnant. En dix ans, ils se sont attachés à décortiquer des enjeux sociétaux actuels en proposant des alternatives sous la forme de récits fictionnels et de photomontages inspirés des mouvements radicaux européens des années 1970. Alors que les explorations d’autres collectifs envisagent la capacité de résilience des plantes, les changements climatiques ou la question du réemploi, deux artistes questionnent quant à elles les rapports de voisinage et les conditions de cohabitation dans un mode de la promiscuité. Impossible ici de citer tous les apports qui ont été partagés cependant tous interrogent nos métiers d’architecte et d’urbaniste, tout autant que nos modes d’habiter et de soigner le monde. Peut-être finir avec une citation de Leone Drapeaud qui introduit son manifeste en affirmant l’utopie comme « une force transformatrice, située, collective et radicalement empathique ».

Pour toi, en quoi ce type de projets nourrit les enjeux d’un territoire tel que le Brabant wallon ?
L’utopie consiste à exercer un regard critique sur le monde qui nous entoure. Ce regard est déterminant pour l’apprentissage et l’émancipation car la fiction nourrit les possibles et l’engagement, loin d’un fatalisme qu’on ne peut accepter. L’utopie est aussi un temps d’écoute active de tous les composants du territoire et donc en cela, elle peut s’appliquer à chacun des territoires et à toutes les situations. Le Brabant wallon et ses multiples enjeux ne fait pas exception.

Habiter aujourd’hui : nourrir les utopies du territoire

Utopie, imaginaires, idéaux… À l’heure des crises climatiques, sociales et démocratiques, ces mots pourraient sembler décalés, voire naïfs. Et pourtant. Plus que jamais, ils apparaissent comme des ressources essentielles pour penser nos manières d’habiter le monde et les territoires que nous partageons.

Depuis plusieurs années, le Centre culturel du Brabant wallon (CCBW) explore les transformations de l’habitat et du cadre de vie à travers notamment les actions de la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon et du Réseau brabançon pour le droit au logement. Ces démarches ont permis d’interroger les formes urbaines, les usages des espaces, les inégalités d’accès au logement et, plus largement, les liens entre citoyens et territoire.

Aujourd’hui, face à l’accélération des mutations (dérèglement climatique, fragilisation des liens sociaux, repli individuel et numérique), le CCBW élargit sa focale. À partir de 2027, ses équipes travailleront autour d’un enjeu central : habiter aujourd’hui le Brabant wallon, c’est-à-dire donner à chacune et chacun les clés pour comprendre un territoire complexe et en mouvement, afin d’en nourrir d’autres récits et d’autres futurs possibles.

Dans cette perspective, l’utopie n’est pas une projection hors-sol mais une force critique, ancrée dans le réel. Explorer les utopies, c’est reconnaître que les territoires sont traversés de récits multiples, de pratiques habitantes, de savoirs situés et d’expériences sensibles : autant de leviers pour réinventer le vivre-ensemble, créer des communs et imaginer, ici et maintenant, d’autres manières d’habiter le Brabant wallon.

Françoise Kolen
Directrice du Centre culturel du Brabant wallon