Un réseau d'eau sous haute pression climatique
Un réseau d'eau sous haute pression climatique
Face à la succession des printemps secs et à la croissance démographique,
in BW et la SWDE articulent leurs stratégies autour d’une même ambition :
la sécurité d’approvisionnement. Entre rationalisation des captages à l’ouest
et déploiement d’une « dorsale » colossale à l’est, analyse des infrastructures qui garantissent l’avenir de l’eau potable en Brabant wallon.
Texte : Frédérique Masquelier
Face à la succession des printemps secs et à la croissance démographique,
in BW et la SWDE articulent leurs stratégies autour d’une même ambition :
la sécurité d’approvisionnement. Entre rationalisation des captages à l’ouest
et déploiement d’une « dorsale » colossale à l’est, analyse des infrastructures qui garantissent l’avenir de l’eau potable en Brabant wallon.
Texte : Frédérique Masquelier
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Garantir que chaque foyer brabançon puisse être alimenté par deux sources différentes en cas de défaillance : tel est l’objectif de « sécurité d’approvisionnement » qui guide aujourd’hui les opérateurs de réseau de distribution d’eau potable dans la province. À la veille de l’été, alors que les réserves aquifères sont sous haute surveillance, Espace-vie a fait le point sur les investissements majeurs réalisés par in BW et la Société wallonne des eaux (SWDE) pour mailler le territoire et sécuriser les zones les plus fragiles de la province. L’intercommunale alimente en eau onze communes brabançonnes quand la SWDE en arrose dix-neuf. Leurs réseaux de distribution se croisent sur le territoire de trois communes en particulier : Braine-l’Alleud, Braine-le-Château et Rixensart. Pour les autres, la répartition est géographique : à l’ouest et au centre, in BW ; à l’est, la SWDE. Soit des entités densément peuplées pour l’intercommunale et plus rurales pour la SWDE. Pour preuve, le nombre de compteurs d’eau que l’une et l’autre desservent, qui est légèrement plus élevé pour in BW (90 799) que pour la SWDE (85 678), tandis que celle-ci la supplante quant à l’envergure de son réseau (2 600 km de conduites contre 1 760 pour in BW) et l’étendue des territoires couverts.
Face à ces défis communs, les réponses des opérateurs s’articulent autour de l’anticipation. Pour décrypter les réalités techniques, climatiques et historiques qui s’imposent à la province, Yves Renson, directeur du département Eau potable d’in BW, livre un éclairage global sur la situation des nappes et la gestion des infrastructures. Cet état des lieux fait directement écho aux chantiers majeurs menés parallèlement par la SWDE sur sa propre zone de distribution.
En 2024, nous avons lancé un plan de gestion quantitative ambitieux, pensé jusqu’en 2030, voire 2040 pour sa seconde phase. (...) L’anticipation climatique est devenue notre priorité absolue.
Yves Renson, directeur du département Eau potable d'in BW
Quel est l’état des réserves aquifères en Brabant wallon ? Pâtissent-elles du réchauffe-ment climatique ?
C’est indéniable. Nous sommes désormais inscrits dans un cycle d’années sèches. Hormis 2024, qui a été très humide, nous avons traversé trois ou quatre années de forte sécheresse. L’année 2025 suit cette tendance, tout comme les premiers mois de 2026. Si l’on exclut l’épisode isolé des inondations du 30 mai, la fin de l’hiver et le début du printemps ont été très secs, avec des précipitations largement inférieures aux normales saisonnières. Conséquence directe de ce changement de climat, le niveau des nappes phréatiques baisse sensiblement plus que par le passé, surtout en période estivale.
Reste que la Belgique est réputée pour sa météo maussade. Il y pleut plus qu’ailleurs.
Il est vrai que le ciel belge est souvent gris et, de ce fait, les gens pensent qu’il pleut beaucoup. Mais la pluviométrie réelle n’est pas pour autant significative. Ce dont nous avons besoin, ce sont de grosses pluies d’hiver structurelles. Sans elles, nous entamons nos réserves de secours. C’est le paradoxe de la « recharge efficace ». En juin, par exemple, la pluie n’a presque aucune valeur pour les réserves : elle est immédiatement captée par la végétation ou elle s’évapore. Les nappes phréatiques ne se remplissent véritablement qu’entre novembre et mars-avril, quand la nature est dormante.
Faut-il s’attendre à des interdictions d’arrosage ou de remplissage de piscines dans un futur proche ?
Jusqu’à présent, nous n’avons jamais dû demander aux bourgmestres d’imposer des restrictions. Globalement, les ressources en eau suffisent pour alimenter les besoins de la province. Mais attention, elles ne sont pas réparties de manière égale sur le territoire. Certaines zones sont plus sujettes au stress hydrique que d’autres. C’est pour cela que nous sensibilisons les Brabançons sur l’importance d’une consommation responsable : ne pas arroser son jardin aux heures chaudes, par exemple, c’est du bon sens, mais c’est aussi une nécessité collective pour éviter des tensions locales sur le réseau de distribution d’eau.
Comment préparez-vous l’avenir, compte tenu de ces enjeux ?
En 2024, nous avons lancé un plan de gestion quantitative ambitieux, pensé jusqu’en 2030, voire 2040 pour sa seconde phase. L’idée est de sécuriser l’approvisionnement en allant chercher de nouvelles ressources dans des nappes phréatiques plus résilientes. L’anticipation climatique est devenue notre priorité absolue.
Où est pompée précisément l’eau qui abreuve le Brabant wallon ?
C’est une question d’hydrogéologie pure, car il n’y a pas de l’eau partout : elle se concentre dans certaines vallées. Au total, nous exploitons une quinzaine de zones de captage. Une partie de l’eau captée provient des « sables bruxelliens », une formation géologique sédimentaire dont la profondeur varie de quelques mètres jusqu’à 30 ou 40 mètres par endroits. Les nappes qui y sont logées offrent en général de plus petits débits. L’autre partie est puisée dans le « socle », c’est-à-dire dans les fentes de la roche plus profonde, jusqu’à 100 ou 120 mètres. Là, les débits sont plus importants mais l’eau est naturellement chargée en fer et en manganèse, des minéraux constitutifs de la roche. Nous devons donc la traiter en usine pour qu’elle réponde aux normes de potabilité édictées par la Région wallonne. Globalement, je dirais qu’en Brabant wallon, il n’y a pas trop de problèmes pour trouver de l’eau. Le véritable défi est logistique : il faut réussir à l’exploiter et à la faire cheminer de son point de captage jusqu’à son lieu de distribution.
In BW n’est pas le seul distributeur d’eau potable en Brabant wallon. Vous vous partagez le territoire avec la SWDE. Quelle est la raison de ce découpage ?
C’est le fruit d’un héritage historique. À l’origine, chaque commune gérait son propre puits, son propre réservoir ou château d’eau. Au début du siècle dernier, certaines se sont regroupées en petites intercommunales comme celle des Eaux de la Vallée de la Thyle, celle du Haut-Plateau ou notre ancêtre, celle des Eaux du Centre du Brabant. D’autres entités ont rejoint le giron de la Société nationale des Eaux, qui sera régionalisée en 1986. La fusion des communes de 1977 a forcé de nombreux rapprochements. Enfin, dans les années 1990, face au renforcement drastique des normes de qualité et à la complexité grandissante de la gestion d’un réseau de distribution d’eau, la plupart des entités encore indépendantes ont cherché à déléguer cette compétence. Entre in BW, devenue la plus grosse intercommunale opérant dans la province, et la SWDE, la géographie a dicté beaucoup de choix. Nous n’avons, par exemple, pas remis prix pour reprendre Orp-Jauche ou Hélécine car c’était trop éloigné de notre centre de Genappe. En revanche, nous avons intégré Wavre, quoique plus tardivement, en 2005. Aujourd’hui, seul le centre de Perwez demeure indépendant, avec sa propre régie.
LE RÉSEAU D’IN BW
Production d’eau potable : 7,35 millions de m³
Achat auprès de Vivaqua : 5,26 millions de m³
Volume d’eau injecté sur le réseau : 11,39 millions de m³
Vente à la SWDE : 1,22 million de m³
Volume d’eau facturé : 10,44 millions de m³
Rendement du réseau : 91,6 %
Longueur des conduites : 1 760 km
Nombre de compteurs d’eau desservis : 90 799
LE RÉSEAU DE LA SWDE
Volume d’eau facturé au total : 102,72 millions de m³
Volume d’eau facturé en Brabant wallon (estimation) : 7,71 millions de m³
Nombre de compteurs d’eau desservis : 85 678
Longueur des conduites : 2 600 km
Volumes d’eau vendus à d’autres opérateurs : 37,45 millions de m³
Volumes achetés à d’autres opérateurs : 37,04 millions de m³
Comment avez-vous procédé pour optimiser le réseau d’in BW à chaque reprise de régie ?
Nous avons dû rationaliser. Nous avons fermé les captages les moins productifs ou ceux trop vulnérables aux pollutions pour concentrer nos efforts sur des sites plus performants. Dans cette réorganisation à grande échelle, la sécurité d’ap-provisionnement prime : chaque point de captage de notre réseau doit pouvoir être alimenté par deux sources différentes. Ainsi, si un problème de quantité ou de qualité survient sur l’une, l’autre prend immédiatement le relais.
Une des particularités du réseau d’eau brabançon est sa connexion avec Bruxelles. Quelle dimension revêt-elle ?
Les grandes conduites de Vivaqua, ce qu’on appelle les « filaires », traversent notre province pour acheminer l’eau du Namurois vers Bruxelles, car la capitale dispose de très peu de réserves propres. C’est en partie de l’eau de surface, issue de la Meuse et traitée à l’usine de Tailfer, à Profondeville. Historiquement, des communes elles aussi pauvres en eau ou dépourvues de service de distribution d’eau comme Braine-l’Alleud, Waterloo, Braine-le-Château ou le centre d’Ottignies et Louvain-la-Neuve se sont greffées sur ces conduites via des contrats à très long terme, courant jusqu’en 2039. Lorsque nous avons repris la gestion de l’eau pour ces communes, nous avons hérité de ces contrats. In BW est donc tenue d’acheter cinq millions de mètres cubes d’eau par an à Vivaqua. Cela correspond environ à 40 % de l’eau que nous distribuons.
Le Bureau du Plan prévoit une poursuite de la croissance démographique en Brabant wallon, quoique plus mesurée qu’avant et concentrée dans l’est de la province. Le réseau d’in BW peut-il supporter cet arrivage de nouveaux habitants ?
Le centre de la province, qui constitue notre principale zone de distribution, est déjà très urbanisé, presque saturé. Je ne pense pas que nous verrons encore l’apparition de grands lotissements, même s’il reste encore ponctuellement des quartiers entiers à développer, comme Athéna à Louvain-la-Neuve, par exemple. Le vrai défi, ce sont les zones d’activités économiques. Il faut savoir que 75 % de notre eau va vers la consommation domestique classique et que les 25 % restants sont destinés au secteur non domestique : l’agriculture, les écoles, les hôpitaux, les usines, les entreprises… Or, si on s’inquiète souvent de la puissance électrique nécessaire pour inciter les entreprises à s’installer dans la province, l’approvisionnement en eau est tout aussi stratégique. C’est pourquoi nous travaillons main dans la main avec les acteurs du développement économique pour que notre réseau puisse supporter les besoins en eau des entreprises qui cherchent à s’implanter.
90 litres
Dans un nouveau rapport consacré à l’eau et à l’énergie en Wallonie vues sous l’angle de la suffisance, l’ASBL Canopea indique que chaque Wallon consomme quotidiennement 90 litres d’eau à usage domestique – la moyenne européenne est à 124 litres. La majeure partie de cette eau sert à tirer la chasse des toilettes (36 %) et à se laver (32 %).
Pour aller plus loin
Dans son numéro 326, Espace-vie a consacré un article aux châteaux d’eau brabançons et notamment à la construction de celui de Mélin.
40 %
Selon l’État de l’environnement wallon, 40 % des masses d’eau souterraines destinées à la consommation présentent une dégradation liée aux nitrates et aux pesticides.
À ces sources de pollution s’ajoutent les PFAS, ces polluants éternels dérivés de certains produits industriels.
La crise des PFAS a semé la panique au sein de la population belge. Les Brabançons ont-ils des raisons de s’inquiéter pour la qualité de l’eau qu’ils boivent et donc, pour leur santé ?
Qu’ils se rassurent, l’eau que nous distribuons est 100 % conforme aux normes sanitaires wallonnes. Des normes qui se sont durcies ces dernières années, en parallèle de la capacité des chercheurs à détecter l’infiniment petit. Après le milligramme puis le microgramme, nous mesurons aujourd’hui la qualité de l’eau à l’échelle du nanogramme par litre !
Cela signifie-t-il que vos captages sont épargnés par ces polluants éternels ?
En ce qui concerne les PFAS, nous avons la chance d’avoir des zones de production préservées sur notre partie du territoire brabançon. Pour les métabolites de pesticides, par contre, nous avons installé des filtres à charbon actif en grain à certains endroits pour assainir l’eau préventivement. Même si nous n’atteignons pas le niveau limite de la norme, on souhaite qu’il y en ait le moins possible, voire pas du tout. Car, de manière générale, plus on cherche, plus on trouve. Nous nous attendons donc, à l’avenir, à devoir apurer l’eau face à toujours plus de micropolluants – dont nous ne sommes pas responsables en tant qu’opérateur, rappelons-le –, ce qui aura inévitablement un impact sur son prix.
Vous estimez que le débat sur les PFAS est mal orienté ?
On se focalise sur l’eau parce qu’elle est un symbole de pureté absolue. Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Sur les 100 litres d’eau par personne que nous utilisons au quotidien, nous n’en buvons que deux. Or, toutes les études montrent que l’eau que l’on boit ne représente qu’environ 1 % de notre exposition totale aux PFAS. L’alimentation (œufs, poissons…), c’est plus ou moins 3 %. Le reste vient d’une multitude d’éléments, parmi lesquels les poêles antiadhésives, les produits imperméabilisants, les cosmétiques, les emballages alimentaires, la pollution atmosphérique… Ceci pour dire que nous faisons notre travail avec la plus grande rigueur, mais que le combat contre ces polluants doit se mener à la source, pas seulement au robinet.
LA SWDE INJECTE 40 MILLIONS D’EUROS DANS SON RÉSEAU
Face à la croissance démographique annoncée par le Bureau fédéral du Plan dans l’est du Brabant wallon, pressentie comme la plus forte à l’échelle régionale, la Société wallonne des eaux (SWDE) s’est lancée, voici cinq ans, dans un vaste plan de redimensionnement de ses infrastructures. Une initiative qui s’inscrit plus largement dans le cadre du Schéma régional des ressources en eau (SRRE), établi à la demande des autorités wallonnes pour sécuriser l’approvisionnement sur l’ensemble du territoire. Sur un budget global de 500 millions d’euros, une enveloppe de 40 millions d’euros a été dédiée aux chantiers brabançons. Concrètement, la stratégie de la SWDE repose sur la mise en réseau des trois points de captage de Beauvechain, Dongelberg et Jandrain, qui fonctionnaient jusqu’alors en silos. Tous trois ont par ailleurs été connectés aux filaires de Vivaqua via une station de pompage à Walhain. Au total, la SWDE a posé quelque cinquante kilomètres de nouvelles conduites. Les travaux incluent également la construction d’un château d’eau à Mélin, celle d’un réservoir et d’une station de pompage à Noduwez, ainsi que la modernisation d’un réservoir et la construction d’une station de pompage à Grez-Doiceau. En cours de parachè-vement, cette nouvelle « dorsale brabançonne », comme la surnomme la SWDE, relie les zones de distribution d’eau potable de dix communes : Walhain, Chastre, Chaumont-Gistoux, Grez-Doiceau, Perwez, Incourt, Beauvechain, Ramillies, Jodoigne et Orp-Jauche.
PFAS : LE BRABANT WALLON COUPÉ EN DEUX
Les 27 communes brabançonnes n’ont pas toutes été éclaboussées par le scandale de la contamination de l’eau de distribution aux PFAS. L’est de la province s’en sort relativement bien grâce à une hydrogéologie rurale préservée. Les analyses systématiques de la SWDE y révèlent des taux de polluants éternels minimes, souvent proches de zéro et largement en deçà des normes.
Toutefois, quoiqu’il ne s’agisse pas de PFAS, une de ces communes orientales a défrayé la chronique : à Ramillies, le captage de Mont-Saint-André a révélé en 2023 des concentrations record de desphényl-chloridazon, un résidu d’herbicide persistant lié à la culture locale de la betterave. Si l’installation de filtres à charbon actif permet aujourd’hui d’y distribuer une eau parfaitement conforme, l’épisode a souligné la vulnérabilité des nappes face à l’activité agricole de la région.
À l’ouest, par contre, et en particulier dans les entités d’Ittre et de Tubize, l’inquiétude a été vive. Début 2025, des interpellations au Parlement wallon ont révélé des taux très élevés des quatre PFAS les plus dangereux dans l’eau de distribution d’Ittre, obligeant la commune à installer en urgence des filtres à charbon dans les écoles et les crèches en attendant les mesures structurelles de la SWDE.
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