Sillonner le cœur et ses interstices

Sillonner le cœur et ses interstices

Louvain-la-Neuve et ses environs ont été mis à l’honneur pour la cinquième et dernière étape du périple « sillonner le Brabant wallon » avec une question centrale, celle d’un idéal de l’habiter.

Texte : Solange Berger - Photos : Bénédicte Dawance

Louvain-la-Neuve et ses environs ont été mis à l’honneur pour la cinquième et dernière étape du périple « sillonner le Brabant wallon » avec une question centrale, celle d’un idéal de l’habiter.

Texte : Solange Berger - Photos : Bénédicte Dawance

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Comment vivre ensemble ? Aujourd’hui et demain. Comment expérimenter de nouvelles façon d’habiter ? Que signifie densifier l’habitat pour mieux répondre à nos modes de vie actuels ? Pour sa cinquième et dernière étape du cycle de visites « Sillonner le Brabant wallon », la Maison de l’Urbanisme du Brabant wallon a emmené les participants à la découverte de projets qui questionnent la diversité des modes d’habiter, en partant du laboratoire qu’est la ville nouvelle de Louvain-la-Neuve. « La ville universitaire est un exemple remarquable d’urbanisation. Ici, les espaces pour expérimenter de nouvelles façons d’habiter ont été offerts. C’est un laboratoire qui a fait ses preuves, qui reste inspirant et qui se réinvente. Et Louvain-la-Neuve fait des émules bien au-delà de ses frontières urbaines », indique Bénédicte Dawance, coordinatrice de la Maison de l’Urbanisme.

C’est un laboratoire qui a fait ses preuves, qui reste inspirant et qui se réinvente.

Bénédicte Dawance, Maison de l’urbanisme du Brabant wallon

Proche de la gare

Pour preuve, la journée débute avec un projet d’habitat groupé sur le territoire wavrien, à quelques encablures de la cité estudiantine. Situé chemin du Seucha à Profondsart, hameau de Limal (Wavre), le projet est né en 2013 de la volonté de cinq familles de vivre ensemble hors du tissu urbain, mais avec des facilités proches (école, gare). Leur choix se porte sur un terrain de 5 hectares, avec la possibilité de construire sur une partie. Vu le prix du terrain, les cinq familles deviennent rapidement dix. Toutes les démarches se font ensemble. Un Certificat d’urbanisme n°2, démarche préalable à la demande de permis d’urbanisme, est soumis à la commune, histoire de s’assurer de la faisabilité de voir ériger 10 habitations dans un quartier où le pavillonnaire est devenu la règle. Le bureau d’architecture et d’urbanisme Karbon’ a réalisé le masterplan et construit cinq des dix maisons, plusieurs propriétaires étant eux-mêmes architectes. Ici, la mitoyenneté est de mise. La cohérence architecturale nait de l’implantation, de gabarits identiques et d’un traitement des abords bien plus qu’un diktat de styles ou de matériaux.

« Pour le statut, nous avons opté pour le modèle de la copropriété, avec prise de décision au consensus », évoque Magali Braune, l’une des copropriétaires. « Chacun est propriétaire de sa maison, d’un petit jardin devant et d’un plus grand à l’arrière, et le reste est commun : les prairies, le bois (ouvert aussi au public), les potagers, l’atelier ou encore la maison commune, disponible pour des événements, réunions,… et qui sert aussi de lieu ouvert au quartier. »

Après huit ans, les dix propriétaires de départ sont toujours là. Un seul propriétaire a mis son bien en location. Les habitants jouissent de ce lieu hors du commun. Un lieu qui donne à voir comment les espaces périurbains peuvent être pensés autrement : faible emprise du bâti et des espaces publics, maintien des espaces naturels et ouverture au quartier. Les familles se posent néanmoins déjà la question du devenir de leur communauté. « Nous étions toutes des familles avec le même profil, avec de jeunes enfants. Si nous avions fait de l’habitat intergénérationnel, le projet serait peut-être plus résilient. Cela nous pousse à réfléchir à la suite dès maintenant. »

L’horloge tourne aux Verchons

Réfléchir à la suite… et décider de la suite… c’est exactement les questions qui se posent pour les Verchons dans le quartier du Biéreau à Louvain-la-Neuve. C’est Pierre Govaerts, urbaniste et l’un des propriétaires de cet habitat groupé qui vient de fêter ses 50 ans, qui accueille le groupe pour évoquer les prémices de ce projet pensé à l’époque des débuts de Louvain-la-Neuve dans la foulée du Wallen Buiten. « Nous étions quatre familles au départ, huit par la suite, et avions fait le pari, sous l’impulsion du professeur René Lavendhomme, de venir vivre dans cette nouvelle ville où il n’y avait encore pratiquement rien », raconte-t-il. « Tout a pris du temps : choisir un architecte, répartir les familles dans trois constructions, convaincre les autorités. Le projet a failli capoter plusieurs fois », se souvient Pierre. « Nous avons un bail emphytéotique avec l’Université pour le terrain. Nous étions les premiers à faire de la ‘coemphytéose’… Chacun est propriétaire de son logement, mais dans chaque maison il y a une partie en copropriété, tout comme le sont le jardin de 20 ares et la maison commune qui accueille des fêtes, anniversaires, un souper tous les mois, des réunions, et aussi régulièrement des personnes de l’extérieur… Nous avons des caves, une buanderie et même une cave à vins communes. »

Mais l’horloge tourne et les Verchons ont dû faire face à plusieurs décès. Pour la première fois, un des résidents a décidé de quitter l’habitat groupé et loue son bien. Et seul un des enfants a repris le logement de ses parents. « Nos enfants ont déjà une maison ailleurs… Cet esprit de communauté représentait quelque chose de fort. Il me paraît impossible de reproduire aujourd’hui ce que nous avons connu », constate Pierre. Reste à voir comment cet ensemble va pouvoir être réinvesti au fil des années. L’équation est particulièrement complexe. La pression immobilière et la nécessité de rénover les bâtiments ne facilitent pas les choses.

Nous étions les premiers à faire de la « coemphytéose ».

Pierre Govaerts, urbaniste

Ville nouvelle, architecture nouvelle ?

Autre ambiance pour la suite de la visite qui nous mène au cœur de Louvain-la-Neuve, pour un immeuble pionnier : le CV 18 (Centre ville 18) situé sur la Grand-Place. Cet immeuble est l’un des plus anciens et le seul en terrasses de la cité universitaire. Il abritait au départ des logements et les cinémas, avec des commerces au rez-de chaussée. Aujourd’hui des logements et des bureaux, et toujours du commerce au rez. Toute la trame intérieure a été conditionnée par les parkings sur trois niveaux. « Ce bâtiment moderniste constitue un exemple de ce qu’aurait pu être Louvain-la-Neuve si les architectes n’avaient pas opté finalement pour un autre style, avec l’idée de faire une ‘vieille nouvelle ville’ », remarque Géraldine Durieux, coordinatrice scientifique du Guide d’architecture moderne et contemporaine du Brabant wallon, sur base duquel le cycle de visites s’appuient.

Retour ensuite au quartier du Biéreau pour la découverte d’un bâtiment plus récent mais également innovant qui abrite les premiers kots sociaux de Belgique. Implanté sur une parcelle tout en longueur sur l’avenue du Jardin botanique, cet immeuble de 49 kots répartis en sept communautaires a permis de fermer la place des Paniers. « La construction en briques, avec des encadrants en béton, fait le lien avec l’architecture pure typique des premiers bâtiments de Louvain-la-Neuve », explique l’architecte du projet Cédric Polet, du bureau Ledroit Pierret Polet.

Explorer les interstices

Le contraste est saisissant. Que l’on regarde au nord, à l’ouest, au sud ou à l’est, les interstices de Louvain-la-Neuve se cherchent un avenir. C’est à l’est que nous avons décidé cette fois de poser notre regard pour questionner comment l’habitat s’y conçoit. Si Louvain-la-Neuve se revendique lieu d’expérimentation des modes d’habiter et que le projet wavrien de Seucha lui emboîte le pas, on constate ici que l’avenir se dessine de manière peut être moins spectaculaire, mais en finesse, histoire de rappeler que l’architecture façonne nos paysages. L’architecture dialogue avec son contexte et c’est le respect d’une trame villageoise qui donne le ton. Le projet que nous visitons est à moins de 3 kilomètres de la cité néo-louvaniste, à Vieusart, commune de Chaumont-Gistoux. Une proximité géographique brouillée par les ruptures formées par les infrastructures routières. Cédric Polet, architecte, nous fait la visite et explique le projet qui lui aura valu plus de deux ans de chantier en auto-construction. « Nous habitions Louvain-la-Neuve et souhaitions construire mais les terrains y sont rares. Il n’était pas question non plus de trop nous en éloigner. Nous avons trouvé ce terrain et avons dès le départ choisi de le lotir en 3 parcelles en gardant la main pour assurer la cohérence architecturale. C’est chose faite. Une prochaine étape sera de poursuivre les aménagements garantissant le dialogue avec la rue ; un lien qui lui tient à cœur et qui en dit long sur le vivre ensemble dans les rues villageoises. Et peut-être le prochain chapitre sera-t-il celui de la densification résidentielle de ce territoire à moins de 10 minutes de la cité louvaniste ?

200 hectares

C’est en 1969 qu’est adopté le plan directeur pour la construction de Louvain-la-Neuve. La dalle verra le jour en 1975. Plus de 200 hectares sur les 3300 que compte la commune d’Ottignies seront alloués par les autorités communales à l’Université Catholique de Louvain pour son nouveau site.

Cinq journées de visites

Ces visites à Louvain-la-Neuve et ses environs marquent la fin du cycle « Sillonner le Brabant wallon ». « En cinq journées, nous avons découvert quelque 23 biens et autant d’architectes ou de maîtres d’ouvrage. Nous avons vu des projets dans des contextes et avec des densités très variés. Tous nous ont appris à mieux connaître notre territoire et en saisir les enjeux. Ils sont nombreux, de tous ordres, mais nous avons aussi vu de nombreuses initiatives qui doivent nous inspirer. Le Brabant wallon est une terre de contrastes avec un patrimoine riche qui devra être transformé, souvent densifié pour répondre aux besoins et mieux prendre en compte les défis environnementaux. Acquérir une sobriété dans la manière d’utiliser le sol pour les activités humaines est devenu un impératif. Porter un regard sur ce qui existe fait indéniablement partie de la solution », a souligné, en clôture de cette initiative, Bénédicte Dawance, coordinatrice de la Maison de l’Urbanisme du Brabant wallon.