Régénérer notre patrimoine
Le patrimoine englobe l’ensemble de notre environnement bâti et non bâti. Ce qui se construit aujourd’hui représente le patrimoine de demain autant que la culture du bâti actuelle et à venir. Une nouvelle donne entre désormais en jeu : la capacité de ce patrimoine à se régénérer, soit évoluer au fil des besoins sociétaux tout en préservant les caractéristiques historiques.
Texte : Audrey Contesse - Photo : Caroline Dethier et Olivier Fourneau
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Deux textes majeurs témoignent de l’évolution de la vision sur notre patrimoine bâti. Si la charte de Venise s’attachait en 1964 aux questions de la conservation et de la restauration des monuments et des sites, la déclaration de Davos de 2018 élargit le champ pour valoriser, intensifier et développer une culture du bâti de qualité. Le premier, écrit au paroxysme de la période moderniste, se centre sur le monument historique « qui porte témoignage d’une civilisation particulière, d’une évolution significative ou d’un évènement historique ». Le second, qui prend en compte les crises socioéconomiques et environnementales, englobe dans la culture du bâti « l’ensemble de l’environnement bâti » incluant « les monuments et d’autres éléments du patrimoine culturel, la création contemporaine, les infrastructures, l’espace public ainsi que les paysages ». La déclaration de Davos ouvre donc le regard sur l’ensemble de l’existant pour agir sur lui de manière globale mais aussi bienveillante car il prend en compte l’effet du cadre de vie sur la société : « un environnement bâti de qualité répond donc non seulement à des exigences fonctionnelles, techniques et économiques, mais aussi aux besoins sociaux et psychologiques de la population ».
Créer des systèmes résilients et équitables
L’accélération de la crise environnementale, la crise sanitaire et la pénurie de matériaux vécues depuis 2018 ont, en moins de dix ans, fait évoluer encore cette vision sur la prise en compte de l’existant. Le terme régénératif se déploie à présent : « Le développement régénératif est plus ambitieux que le développement durable. Il vise à créer des systèmes résilients et équitables qui concilient les besoins de la société et l’intégrité de la nature à partir de ce qui est déjà là, de son immense dépôt d’énergie grise » comme le précise le Manifeste de l’ouvrage Architectures Wallonie- Bruxelles Inventaires #4. Cette approche prend en compte l’existant dans son contexte et sur l’ensemble de son cycle de vie. Il induit l’adaptation spatiale et technique des lieux par rapport aux besoins actuels et futurs, tout autant que la valorisation de ses spécificités architectoniques et sa matérialité. Contrairement à la durabilité, cette démarche n’aboutit pas à une recette à appliquer pour atteindre des labels et autres scores, induisant le développement actuel d’un bâti générique à l’échelle européenne, mais à un diagnostic précis et spécifique (voire unique) de chaque bâtiment.
La transformation de l’institut de mécanique de l’Université de Liège en témoigne. Ce bâtiment moderniste emblématique réalisé en 1939 par les architectes Joseph Moutschen et Albert Puters a été transformé en un coliving pour une population jeune. Artau Architectures a conservé le plan initial, constitué de quatre ailes, en évidant la partie centrale pour offrir une cour traversante partiellement arborée. Spatialement, le projet se fonde sur la valorisation de la structure en béton existante : des espaces privés compacts s’y logent, alors que les espaces mutualisés généreux bénéficient de sa spatialité. L’ensemble des espaces dégagent une identité toute particulière qui tire parti de la qualité du bâti existant. Le travail de recherche précis a également permis la sauvegarde d’un maximum d’éléments existants. Les pavés de ciment de l’entrée ont, par exemple, été démontés, lavés et restaurés avant d’être replacés à l’identique.
Le patrimoine de demain
L’approche de Label Architecture pour la rénovation et l’extension du centre sportif de Loverval se résume quant à elle à deux actions : copier-miroiter- coller ou copier-déplacer-coller. Un jeu de duplication que les architectes exercent sur un bâtiment d’une grande banalité et dans lequel ils prennent plaisir à imiter l’existant de manière à ne pas laisser apparaitre clairement l’intervention. Les parties neuves, en plus d’adopter les mêmes volumétries, utilisent les mêmes matériaux, la même alternance entre brique et tôle ondulée, la même couleur. Le bâtiment change ainsi de morphologie, tout en gardant la même physionomie. Ce lissage se poursuit à l’intérieur. Au final, ce jeu a pour effet, au-delà de brouiller les pistes dans cette recherche entre existant et ajout, de créer un ensemble cohérent et homogène, à l’esthétique intemporelle.
La réhabilitation d’une ferme à Pailhe par Olivier Fourneau Architectes propose un mode de vie collectif dans un hameau préservé. Elle s’affirme comme une vraie alternative à la construction de nouveaux lotissements. La démarche architecturale témoigne du bon sens paysan en démontant les bâtiments agricoles obsolètes adjacents pour les reconstruire sur un autre site et ainsi prolonger leur longévité. L’étude fine menée a permis de limiter les interventions et de les concevoir en fonction des caractéristiques du lieu et du bâti.
Le patrimoine est donc ce qui est déjà là. Il englobe l’ensemble de notre environnement bâti et non bâti. Ce qui se construit aujourd’hui représente le patrimoine de demain autant que la culture du bâti actuelle et à venir. C’est pour cela que la qualité de ce qui est érigé maintenant, c’est-à-dire sa spatialité, sa matérialité et sa mise en oeuvre, importe car l’architecture, les espaces qu’elle définit et les lieux qui l’influencent, doivent avoir la capacité de se régénérer, c’està- dire d’évoluer au fil des besoins sociétaux tout en préservant leurs caractéristiques historiques et les ressources présentes.
Le regard de la culture
Le patrimoine : cet intemporel qui parle si bien de nous, qui révèle si bien nos identités territoriales. Il y a le patrimoine extraordinaire, ces chefs-d’oeuvre reconnus pour leur caractère exceptionnel, unique. Le protéger est devenu légion. Il est matériel et immatériel. À côté de cela, il y a le patrimoine ordinaire. Celui-ci est pluriel, complexe, moins « catégorisable », méconnu. Il est reproductible et malléable. Il parle d’une pratique d’hier et d’aujourd’hui, et questionne les lendemains. Notre héritage aux générations futures. Il est au coeur des mutations des territoires avec, en corollaire, la mémoire des lieux et des gens qui l’ont et le font vivre. Le patrimoine ordinaire ‘fait paysage’, il parle de son milieu. Il est l’image d’un savoir-faire, un faiseur de commun, un extraordinaire passeur de culture. B.D.
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