Une approche culturelle des transitions territoriales

Raphaël Besson était l’invité du Centre culturel du Brabant wallon lors d’une journée professionnelle organisée le 27 novembre 2024.
Espace-vie l’a rencontré pour partager ses réflexions et les mettre en écho des enjeux du Brabant wallon. Ce qui l’intéresse ? C’est approfondir l’approche culturelle des transitions territoriales. Un beau menu.

Texte : Bénédicte Dawance

Docteur en sciences du territoire et chercheur, basé à Marseille, Raphaël Besson travaille sur les formes d’urbanisme alternatif en France et ailleurs dans le monde. Très tôt, son intérêt s’est porté sur l’articulation entre urbanisme, économie et culture. Il s’intéresse entre autres à l’urbanisme tactique*, à l’urbanisme culturel ou encore à un urbanisme attentif au vivant non humain. « Très rapidement dans ma carrière, j’ai ressenti un malaise vis-à-vis des études classiques de planification urbaine : elles mettent un temps fou à être élaborées, elles sont aussitôt obsolètes et elles s’avèrent trop peu opérationnelles sur le terrain. Elles donnent l’illusion d’une maîtrise de l’évolution, mais force est de constater qu’elles ne suffisent pas pour fixer le cap du développement d’un territoire. » nous confie-t-il. Et d’ajouter : « Ces exercices restent ancrés dans un modèle du développement territorial en place depuis un demi-siècle, basé sur les principes de compétitivité, d’attractivité, de métropolisation et d’excellence. » Son intérêt pour d’autres approches de la fabrique du territoire est né de ce constat. Avec une envie de comprendre comment travailler avec la population et favoriser leur faculté d’agir, ici et maintenant.

De l’étude à l’expérimentation

Il s’est alors lancé dans différentes expérimentations en différents endroits du monde. Il observe, il teste, il évalue ce qui se produit. Il décode ce qui est nécessaire à mettre en place pour créer des dynamiques de territoires en partant du local et de ses ressources. Inscrit dans une démarche d’éducation populaire, il ne manque pas de souligner l’importance de la formation continue aux enjeux du territoire et de gouvernance. Mais avant tout, pour lui, appréhender l’action culturelle territoriale passe par des temps d’observation et d’écoute. 

La culture : le parent pauvre des politiques spatiales

Après plusieurs années, il dresse le bilan des expérimentations menées et souligne des fonctionnements différents entre un urbanisme d’expérimentation et un urbanisme régi par la planification. Il avance les limites des approches académiques, technocentrées ou règlementaires et leur incapacité, aujourd’hui, à produire les effets escomptés pour véritablement travailler sur la vulnérabilité et les transformations des territoires. « La dépendance énergétique et alimentaire, les canicules, les ilots de chaleur, les pics de pollution, la destruction de la biodiversité… les études et rapports du GIEC documentent, rassemblent des connaissances sur l’effondrement des écosystèmes, mais n’ont pas eu les effets escomptés sur les prises de décisions politiques » avance-t-il. « Il faut prendre conscience que les outils d’aménagement du territoire sont beaucoup moins techniques qu’il n’y parait… ils se fondent sur une vision du monde et de la société et sur une approche culturelle ». 

 

Les transitions sont beaucoup moins une affaire technique, technologique ou règlementaire qu’une affaire culturelle !

Il ajoute que « les réformes telles que la mise en œuvre de la Zéro Artificialisation Nette (ZAN) ne pourront se déployer comme de « simples » solutions règlementaires ou techniques. Elles doivent être travaillées par le substrat culturel des territoires. Les transitions ne peuvent être pensées et déployées sans une réflexion sur les transformations culturelles induites sur les modes de vie, les valeurs, les représentations et les imaginaires… »

Derrière les aspects d’apparence techniques, ce sont donc tout autant des questions culturelles qui se posent. Ainsi, Raphaël Besson nous invite à considérer ensemble les démarches de planification et les démarches culturelles et avance que ces dernières sont indispensables pour ancrer une planification territoriale dans le champ de l’action des populations et le local. Pour autant, il dénonce aussi les difficultés auxquelles sont confrontées les approches culturelles de transitions telles que les expérimentations d’urbanisme tactique qui peinent à embrasser la complexité des territoires et restent incapables de transformer les régimes dominants.

Nous ne transformerons pas nos territoires pour répondre aux enjeux des transitions sans recomposer nos imaginaires aménageurs fondés sur le pavillonnaire, la maison individuelle et l’extension sans limite des urbanisations.

Une zone grise à habiter

Il s’agit pour lui de travailler cet entre-deux, entre expérimentation et planification, de trouver la « bonne » place du citoyen, ne pas l’instrumentaliser. Il s’agit aussi de naviguer entre institutionnel et alternatif, entre économie marchande et économie sociale, entre pratiques amateurs et pratiques professionnelles, de trouver comment agir ici et maintenant mais, en même temps, voir le long terme ? De nombreux dilemmes qui nous invitent à sortir de la vision binaire et positionner l’action à la croisée des démarches ascendantes et descendantes. C’est un positionnement essentiel pour des transitions territoriales portées par tous et pour tous. Il ajoute : « Nous ne transformerons pas nos territoires pour répondre aux enjeux de transitions sans recomposer nos imaginaires aménageurs fondés sur le pavillonnaire, la maison individuelle et l’extension sans limite des urbanisations, sans mettre en œuvre une culture de la coopération (…), sans renouveler l’économie en faveur d’une économie réencastrée dans les enjeux sociaux, culturels, environnementaux des territoires, sans une réécriture collective des récits, des valeurs et des régimes de gouvernance qui fondent nos sociétés, sans éprouver d’autres modes de faire, d’autres manières d’habiter, sans réinventer le récit du progrès et du solutionnisme technologique. »

Pour une culture des transitions

Comment procéder ? Par quel bout prendre les choses ? C’est le champ d’exploration du LUCAS, nous explique Raphaël Besson. « Nous développons des actions culturelles ancrées localement et ouvertes à d’autres politiques publiques, qu’elles soient éducatives, urbaines, économiques ou environnementales. Les ateliers du LUCAS cherchent à faire émerger des actions qui répondent véritablement au besoin du terrain, qui favorisent les coopérations et qui puissent être portées par un écosystème présent sur le territoire. »

À la question : que faut-il mettre en place pour voir émerger une culture des transitions ? Il répond : « Il est nécessaire de déployer une politique culturelle orientée sur les transitions territoriales. Une politique éminemment transversale. Les transitions impliquent la mise en œuvre de politiques publiques susceptibles de transformer nos modèles de développement territorial. »

Pour une culture des transitions ? Raphaël Besson. Éditions du Lucas, 2024


* L’urbanisme tactique se définit comme une approche novatrice pour penser l’espace public en partant des usages, à partir de l’expérimentation d’aménagement légers et peu coûteux (in Dédale – innovation urbaine et sociale).

Cinema Usera (Madrid) © Todo Por La Praxis. TXP

Le regard de la culture

La culture pour appréhender le territoire dans sa complexité. Le territoire pour ancrer la culture.

Depuis des années, les politiques culturelles sont sorties d’une démarche descendante au profit d’une culture ancrée sur le territoire, faite par et pour la population qui l’habite, qu’elle soit résidente ou non. Ce recentrement des politiques culturelles est une bonne chose. Cette culture-là ambitionne d’emmener tout le monde et de faire du territoire son vivier et son terreau pour penser, expérimenter, mettre en tension, désirer et faire vibrer. Envisager le territoire de la sorte, c’est lui attribuer toutes les dimensions de la vie humaine et non humaine et de l’habiter. C’est lui confier le soin de répondre aux besoins fondamentaux. C’est dire l’importance de connaître son territoire et continuellement l’observer dans sa singularité et sa complexité.

Ces défis sont au cœur de l’action du Centre culturel du Brabant wallon depuis près de 40 ans.