Quelles traces reste-t-il de 60 ans d'immigration marocaine à Court-Saint-Étienne ?
Quelles traces reste-t-il de 60 ans d'immigration marocaine à Court-Saint-Étienne ?
L’histoire de Court-Saint-Étienne est liée à la présence des Usines Henricot. Ce fleuron de l’industrie sidérurgique a drainé par vagues successives des travailleurs venus d’Italie et du Maghreb. Près de 60 ans plus tard, des traces de ce passé perdurent encore. Retour sur la manière dont elles façonnent le paysage stéphanois et ottintois.
Texte : Xavier Attout - Photos : X.A. et Génération Espoir
L’histoire de Court-Saint-Étienne est liée à la présence des Usines Henricot. Ce fleuron de l’industrie sidérurgique a drainé par vagues successives des travailleurs venus d’Italie et du Maghreb. Près de 60 ans plus tard, des traces de ce passé perdurent encore. Retour sur la manière dont elles façonnent le paysage stéphanois et ottintois.
Texte : Xavier Attout - Photos : X.A. et Génération Espoir
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En 1984, la faillite des Usines Henricot laisse 800 travailleurs sur le carreau. Parmi eux, beaucoup d’Italiens et de Maghrébins arrivés par vagues successives entre les années 1950 et 1970. La plupart sont alors installés dans des maisons sociales situées à Court-Saint-Étienne et Ottignies, et se sont intégrés dans la vie de leur quartier. Ils payeront au prix fort cette faillite, eux qui, au fil du temps, ont vu leur famille les rejoindre. Si certains sont repartis dans leur pays d’origine, la plupart ont définitivement posé leurs valises et se sont intégrés au tissu local. « Il reste aujourd’hui des traces de ce passage même si elles sont relatives car on ne peut pas parler d’immigration massive puisque seules quelques centaines de travailleurs marocains sont arrivés, relève Geneviève Warland. Il y a eu un phénomène de regroupement autour de certains ensemble de logements de Court-Saint-Étienne de la part de la génération des primo-arrivants avant que les générations suivantes s’émancipent davantage. »
Des Italiens aux Marocains
L’histoire de cette immigration de main-d’oeuvre étrangère aux Usines Henricot vaut en tout cas le détour. Elle débute dès 1946. L’entreprise stéphanoise tourne à plein régime pour produire du matériel ferroviaire. La direction sollicite alors des travailleurs italiens. L’histoire raconte que c’est pratiquement tout un village des Apennins qui a été vidé de sa population masculine. La vie de ces nouveaux travailleurs n’est toutefois pas très joyeuse. Ils sont logés pendant des années dans des baraquements sommaires. Avant de pouvoir faire venir leur famille et de déménager dans des logements un peu plus décents. « Les conditions de travail étaient très compliquées », rappelle Geneviève Warland, professeure en historiographie et histoire publique à l’UCLouvain.
Dans les années 1960, ce sont des Flamands, Italiens et Polonais qui arrivent par bus entiers aux Usines Henricot. La fermeture des mines limbourgeoises et carolos permet de retrouver une main-d’oeuvre déjà présente en Belgique. Reste qu’à la fin des années 1960, le recrutement devient de plus en plus compliqué, d’autant que le travail effectué à l’usine est particulièrement pénible et attire de moins en moins de candidats. Le chef du personnel des Usines Henricot se rend alors à Tanger pour ramener un premier contingent d’une vingtaine de travailleurs marocains. Une manoeuvre rendue possible grâce à la Convention pour l’immigration de main-d’oeuvre marocaine en Belgique signée en 1964 par les ministres belges et marocains du Travail. Ces premiers travailleurs seront installés dans le Foyer populaire – l’actuel Centre culturel du Brabant wallon. Un second arrivage d’une trentaine d’hommes se déroule quelques années plus tard. Ils logeront dans l’économat situé rue Henricot et dans diverses petites maisons du centre de Court-Saint-Étienne. Des hommes venus pour la plupart du nord du Maroc – souvent d’Al Hoceima – avec l’espoir de mettre suffisamment d’argent de côté pour rentrer au pays. Au total, en 1970, on dénombre 120 travailleurs marocains présents en même temps. Les conditions de travail étaient particulièrement difficiles, avec beaucoup de poussière. « Les premières fois, le chef du personnel allait dans les villages et ramenait des paysans qui ne se rendaient pas compte et travaillaient comme des fous, se souvient Jelloul El Mahi, un travailleur marocain arrivé dans les années 1970 et s’exprimant dans un mémoire dédié à cette immigration. Et de poursuivre : « En arrivant en Europe, mon objectif était de travailler dur pour gagner de l’argent afin de rentrer au Maroc. Mais, notre salaire couvrait à peine la nourriture dont nous avions besoin et le reste était envoyé à la famille restée au Maroc. Quelques mois après mon arrivée, j’ai su que je ne rentrerais pas. »
Les conditions de travail et d’hébergement vont néanmoins attiser les tensions sociales. « Toutefois, précise Jelloul El Mahi, à l’usine, la cohabitation se passait bien. Chacun savait qu’il était là pour gagner sa tartine. À la braderie stéphanoise, nous présentions des danses marocaines qui recueillaient un grand succès. »
L’accompagnement associatif
Au début des années 1980, la plupart des travailleurs marocains ont fait venir leurs proches en Belgique et de nouvelles familles vont occuper peu à peu des logements dans les quartiers des environs. Certains quartiers vont continuer au fil du temps à concentrer la population d’origine maghrébine. Des associations vont également se mettre en place pour favoriser leur intégration et leurs apprentissages (éducation, culture et assistance administrative et juridique). Elles sont alors des lieux de rencontre et de sociabilisation importants. Ces initiatives sont nombreuses et adoptent des formes et structures variables. C’est comme cela qu’est notamment apparu en 1999 l’association Génération Espoir, une ASBL qui oeuvre pour l’intégration des personnes d’origine étrangère au travers d’événements culturels où peuvent se rencontrer les différentes communautés de la région
Le regard de la culture
Plusieurs associations de Court-Saint-Étienne, d’Ottignies-Louvain- la- Neuve et de la région organisent cet automne différentes activités dans le cadre des commémorations des 60 ans de l’accord bilatéral visant au recrutement et à l’emploi de la main d’oeuvre marocaine à des fins économiques en Belgique. Détail des activités sur le site ccbw.be
Le Centre culturel du Brabant wallon s’associe à ces commémorations, notamment par l’accueil en résidence artistique et par la programmation de la compagnie marocaine Colokolo, le 9 et 10 novembre, premier week-end du Festival Cirque En l’air au PAMexpo. Basée à Casablanca, la compagnie rassemble des circassiens issus de l’Ecole Nationale de Cirque SHEMS’Y. Lors du festival, ils présenteront leur spectacle de voltige « Chouf le ciel ! », une étape de travail de leur nouvelle création « Mouja » et ambianceront la soirée du samedi 9 novembre avec le DJ Retro Cassetta. Une belle occasion de découvrir le cirque marocain et de célébrer ensemble la diversité culturelle et artistique dans la région.
> Infos et programmation complète du festival En l’air : www.enlairfestival.be
Des boucheries, une épicerie et une mosquée
Aïcha Adahman a fondé Génération Espoir en 1999, une association basée dans le centre d’Ottignies. Elle en est toujours la directrice. Fille d’un travailleur marocain de la première heure aux Usines Henricot, elle a créé cette association pour lutter contre la barrière de la langue en donnant des cours de français à la population maghrébine.
Des traces de ces arrivées perdurent-elles encore aujourd’hui à Court-Saint-Étienne et dans les communes avoisinantes ?
Aïcha Adahman : Plus de 300 travailleurs marocains sont passés par Henricot. La majorité des travailleurs marocains s’est installée en Belgique après la fermeture des Usines. Au fil des années et des générations, certains ont quitté la région pour habiter à Charleroi ou ailleurs, vu les prix de l’immobilier en Brabant wallon. Mais la plupart sont restés dans la région et résident à Limelette, dans les quartiers du Bauloy, de Mousty ou de la Chapelle aux Sabots à Ottignies de même qu’à Court-Saint-Étienne. Ils apprécient l’idée de se retrouver proches les uns des autres. Il existe encore aujourd’hui des liens d’entraide.
Et quels sont les lieux pour se retrouver ?
La mosquée de Court-Saint-Étienne, attendue pendant près de 20 ans, est bien plus qu’un lieu de culte mais surtout un lieu de vie. Des conférences et autres événements y sont régulièrement organisés. On peut également relever des boucheries (l’une à Court-Saint-Étienne, l’autre à Ottignies) une épicerie à Ottignies ou encore un Brico tenu par des Marocains. Ces lieux existent mais sont peu nombreux car, au fil des générations, les populations se sont mixées. Si on retrouve aujourd’hui des élèves au Collège Saint-Etienne, à l’Athénée Royal Paul Delvaux ou à l’Institut technique provincial, on ne peut pas dire qu’une école est privilégiée plutôt qu’une autre. Nous retrouvons aussi des Belgo-Marocains dans tous les métiers.
Existe-t-il encore des freins à l’intégration dans la société belge ?
Très peu. La vraie barrière est celle de la langue. Mais cela concernait essentiellement les premiers travailleurs. Leurs enfants et petits-enfants ont connu moins de problèmes car le français était parlé à la maison. L’intégration passe par la connaissance de la langue. Les anciens qui ne connaissent pas le français sont donc plus dépendants de leur famille.
Pourquoi avoir créé Génération Espoir ?
Au départ, l’idée étant d’offrir un lieu où les femmes pouvaient se rassembler et sociabiliser. Nous avons ensuite donné des cours de français et d’arabe. Avant de multiplier les activités. Aujourd’hui, nous favorisons le parcours d’intégration de nombreux Ukrainiens qui arrivent en Belgique.
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