Quand balcons et salons deviennent des scènes, entre impasses et ouvertures

L’Espace-vie d’avril évoquait l’appropriation de l’espace public par les arts et les citoyens quand a surgi une crise sanitaire sans précédent. Celle-ci a confiné une partie de la population dans des intérieurs aux tailles socialement variables, tandis que l’usage de l’espace public était strictement restreint et contrôlé. Entre prolifération des offres culturelles à découvrir ou réaliser chez soi et invitation à prendre un recul critique, chacun et chacune fera à sa guise et avec ses propres moyens (matériels, moraux, mentaux, affectifs, temporels…).

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Texte : Caroline Dunski – Photos : M.-J. Hanot, L. Joinnot et T. Sergoï

Avec les mesures de confinement, les réseaux dits sociaux ont connu une connexion massive et ont vu germer de nombreuses propositions culturelles offrant de nous divertir, de nous amuser, bien sûr, mais aussi de détourner notre attention d’une réalité angoissante. Citons les musiciens qui ont proposé des concerts « maison » depuis leur salon, les artistes qui se sont adressé à d’autres sous forme d’un journal quotidien du confinement, ou encore des centres culturels qui ont remplacé les rencontres programmées par des rendez-vous virtuels, pour garder le contact, en attendant de pouvoir revivre tout cela dans les lieux culturels du territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le Centre culturel du Brabant wallon, par exemple, a proposé de maintenir la « Scène slam ouverte » du 12 mai dernier sous forme d’un « Open Mic » virtuel, genre de mini-scène ouverte via un outil de visioconférence open source, exceptionnellement réservée aux femmes.

Chaque jour pendant 53 jours, pour égayer notre confinement, depuis son domicile nivellois, Louison Renault, ancien président du CCBW et professeur au Conservatoire royal de Bruxelles, offrait un intermède musical interprété au piano, à l’accordéon ou encore au balafon. Avec son fils Elie Theunissen, étudiant en photographie à l’ESA « Le 75 », l’autrice et metteure en scène Brigitte Baillieux a entamé une « correspondance confinée », elle à la plume, lui derrière son objectif photographique. On a vu aussi les artistes formant la compagnie des Baladins du Miroir chanter Les illuminations de Rimbaud depuis chez eux. Dans un souci d’informer les gens sur les offres disponibles, la Fédération Wallonie-Bruxelles a également créé le portail « La Culture à la maison », qui donne un tour d’horizon de la foisonnante offre culturelle accessible dans ces moments où la maison est le lieu principal de nos activités. De cette façon, des espaces « privés » deviennent « publics », le « dedans » devient « dehors » et vice et versa.

Certaines de ces multiples propositions prennent des formes plus participatives. Elles invitent à « faire », ensemble ou individuellement. Comme ce journaliste de la RTBF qui incitait ses amis et connaissances à constituer une chorale pour interpréter une chanson, avec autant d’écrans que de choristes. Ou encore Fidèline Dujeu et le Centre culturel de Quaregnon qui invitaient petits et grands à écrire un texte (dessiner, faire des collages ou chanter) en partant de ce que nous inspirent ce que nous voyons de notre fenêtre, une série de photos anciennes ou encore nos souvenirs enfouis. Un exercice ludique pour sortir de chez soi en pensée. C’est bien là tout l’enjeu. Rester en lien, s’évader tout en restant enfermé.

"L'Urbanisme c'est nous", par Joëlle Hanot et sa famille.

Depuis ma fenêtre

La Maison de l’urbanisme du Brabant a élaboré une démarche visant à offrir une fenêtre sur le territoire de la province et les enjeux de l’urbanisme. Réalisé par l’illustrateur Alain Maes, « L’urbanisme c’est nous » constitue un condensé du territoire et une invitation à s’approprier les enjeux de l’urbanisme. Pensé, inventé, fabriqué entièrement de A à Z par l’équipe de la Maison de l’urbanisme, au cours d’un chantier qui l’a mobilisée depuis 2018, à mi-chemin entre réalité et imaginaire, ce condensé est une invitation à prendre conscience que l’urbanisme fait partie de notre vie et que nous pouvons tous être acteur de la fabrique du territoire (cf. Espace-vie n°295).

En cette période difficile de confinement, avec cet outil graphique, chacun et chacune pouvait réaliser une petite escapade hors de chez soi tout en restant chez soi, en partageant sa vision sur son cadre de vie, en complétant, coloriant, photographiant, découpant ou redessinant le condensé. Depuis le début de sa diffusion, la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon reçoit régulièrement les contributions de personnes qui se sont emparées de l’objet et qui font part de leurs perceptions subjectives. Ces contributions émanent parfois de familles généralement peu intéressées par les questions d’aménagement du territoire. Elles viennent enrichir une perception collective de notre territoire et montrent que l’urbanisme est l’affaire de tous.

Parmi ces contributions, celle de Marie-Joëlle Hanot. Confinée avec sa famille dans leur maison de l’extrême Est du Brabant wallon, elle a reçu cette grande carte dans sa boite aux lettres, avec le précédent numéro d’Espace-vie. « Nous l’avons étendue sur la table de la salle à manger avec des marqueurs et, de jour en jour, nous avons colorié les éléments qui nous plaisaient le plus. Au début, on s’est d’abord attaché à ce qui nous rappelait le plus notre environnement rural. Chaque jour, l’un de nous attirait notre attention sur des détails qu’il découvrait. Mais à la fin, il n’est plus resté un seul centimètre carré non colorié. On s’est fort amusés. Pas seulement pour le côté ‘fun’ du coloriage, mais aussi de découvrir différentes façons d’aménager le territoire. »

« L’urbanisme c’est nous » EN VIDÉO

La première nécessité est donner de l'espoir. Que chaque texte porte une lumière douce, quelque chose de positif, de souriant, de profond et soit un baume réconfortant.

Timotéo Sergoï, poète de rue

Prouver qu’on est vivant
Avec « À chaque jour suffit son poème », Timotéo Sergoï offrait sur Facebook une image-poème à imprimer. Il proposait à ses contacts et « amis » de l’afficher à leur fenêtre ou sur un mur de leur choix, visible par eux autant que par leurs voisins, les passants, les absents. « Le poème changera tous les jours. Cela prouvera à chacun•e que vous êtes vivant•e. Les clefs qui ouvriront toutes les portes s’appellent crayons, gommes et papier blanc. »

L’artiste, qui avoue ne pas trop apprécier les communications électroniques auxquelles il préfère le papier et les murs, s’est demandé « comment la poésie peut trouver sa place ‘utile’ dans ce capharnaüm. J’ai pour exemple Paul Eluard, qui a écrit et envoyé par avion des milliers de papillons avec le poème ‘Liberté”’ au-dessus du front en 45, ce qui a donné un espoir magnifique aux résistants. Pierre Seghers a été aussi très actif durant la guerre avec ses mots. Il faut lire Poésie et résistance pour se rendre compte combien la présence des mots est nécessaire à notre survie. La première nécessité est donner de l’espoir. Que chaque texte porte une lumière douce, quelque chose de positif, de souriant, de profond et soit un baume réconfortant. Comme j’ai l’habitude d’afficher, ma première idée a été de sortir la nuit afficher un poème quotidien. Mais le public aurait été tout petit. Il se serait limité à mon quartier et, surtout, les gens ne sortant pas, l’affichage se serait révélé inutile. Alors j’ai pensé à rentrer dans le salon des gens, puisqu’ils sont enfermés. Voilà la solution : le net. Ce n’est pas mon truc, mais là l’outil se révèle super efficace. J’ai deux fronts. Chaque jour, j’envoie le poème en PDF à 200 adresses électronique et je publie une image en Jpeg du même poème sur Facebook. Les gens peuvent à leur tour diffuser plus loin et rendre la poésie publique. » Des photos témoignent du fait que les gens affichent les poèmes de Timotéo. « La plus assidue est Ludivine, bibliothécaire à Braine-l’Alleud qui, chaque jour, recopie le texte sur sa fenêtre, sur la table de jardin, sur une affiche… »

Avec l’arrivée du confinement, la bibliothécaire a été happée par la question du lien rompu avec les lecteurs qui fréquentent habituellement les allées de la Bibliothèque de Braine-l’Alleud. La poésie fait partie du quotidien de Ludivine Joinnot. Elle l’enchante. Un projet avec Timotéo Sergoï se construisait progressivement, juste avant le confinement. C’est parce qu’elle ne dispose pas d’une imprimante chez elle que la bibliothécaire confinée a commencé à reproduire à la main les textes du poète, sur des supports de plus en plus originaux, qu’elle pouvait aussi partager avec ses voisins. « Le temps passant, les supports sont venus à manquer, alors j’ai eu l’idée de faire circuler les poèmes autrement, en les récitant à voix haute, depuis ma fenêtre. Ça rythmait nos quotidiens en les allégeant. » Quand l’initiative culturelle s’empare du balcon, elle se montre à la fois astucieuse et foncièrement engagée, en s’immisçant, à sa façon, dans l’espace public déserté.

Alors qu’aujourd’hui les artistes ont pu expérimenter d’autres formes de rencontres et d’interactions avec leurs publics, composant avec les règles de distanciation physique par écran ou balcon interposé, se pose la question de savoir comment le secteur culturel cultivera ces belles énergies qui nous ont toutes et tous réunis.

Le temps passant, les supports sont venus à manquer, alors j’ai eu l’idée de faire circuler les poèmes autrement, en les récitant à voix haute, depuis ma fenêtre. Ça rythmait nos quotidiens en les allégeant.

Ludivine Joinnot, bibliothécaire

Culture

Le confinement a vu naitre aussi de belles initiatives de culture solidaire avec les plus faibles. Ainsi, Tommy Onraedt a créé une série posters pour remercier les différents corps de métier qui participent activement à l’éradication de la pandémie Covid-19. Les bénéfices de la vente étaient destinés au CHU Saint-Pierre qui avait fait appel aux dons afin de pouvoir acheter une dizaine de respirateurs. Début avril, une centaine de posters avaient été envoyés en France, en Italie et en Angleterre.

 

Origami for Life © DR

De  son côté, épaulé par KANAL-Centre Pompidou, Charles Kaisin a imaginé l’action artistique et participative «Origami for life», afin de financer des unités Covid-19 et la recherche de traitements à l’Hôpital Académique Erasme. Le designer belge invitait chacun à confectionner des origamis qui rejoindraient une installation prenant la forme d’une grande maison pour symboliser l’unité de soins construite grâce à la mobilisation de tous. Pour chaque origami reçu, les partenaires de l’action s’étaient engagés à verser 5 euros à la Fondation Erasme.

Ailleurs encore, l’opération Mille petits bonshommes est menée au profit de l’ASBL Infirmiers de rue. Les petits mannequins articulés qui servent généralement de modèles aux plasticiens ont été envoyés à des artistes belges, mais aussi à des personnalités du monde des media, pour être habillés et devenir uniques, avant d’être vendus aux enchères.

 

 

Une crise comme occasion de faire le vide ?

Dans le champ médiatique, de nombreux intellectuels questionnent la prolifération et le sens de ces distractions, propices à renforcer notre dépendance au numérique et l’entre-soi culturel.

La crise sanitaire que nous connaissons aujourd’hui constituerait-elle une opportunité de « faire le vide, marquer une pause » comme le suggère Thibaud Croisy, à la fois artiste et journaliste, sur le blog du Monde diplomatique ? Dans un article intitulé « La catastrophe comme produit culturel », l’auteur souligne qu’en France « la culture n’aura pas mis plus de quarante-huit heures à se dévoyer dans l’animation. (…) Ce qui est intéressant dans un moment comme celui-là, ce n’est pas seulement la transformation du théâtre public en une vaste chaîne YouTube ou un compte Twitter géant – même s’il faut admettre qu’il parvient à en reprendre les codes à une vitesse grand V et qu’il ne semble pas avoir trop de difficultés à passer, en vingt-quatre heures, de la célébration du spectacle vivant à la promotion de contenus dématérialisés. Ce qui vaut la peine d’être relevé, c’est surtout l’incapacité du théâtre à faire le vide. Marquer une pause. Un temps. Rien qu’un entracte, au fond. » À qui s’adressent ces initiatives ? Qu’apportent-elles sinon un confinement dans le confinement, celui de l’entre-soi culturel ?

Ce qui semble évident à toutes et tous, c’est que cette crise sanitaire sans précédent laissera des traces. L’impact du confinement sur la santé mentale, même s’il varie d’une personne à l’autre, est indéniable. Dans une interview accordée à Juliette Serfati pour le magazine français Ça m’intéresse, Boris Cyrulnik souligne que « il y a deux catégories de gens : ceux qui ont acquis au cours de leur développement des facteurs de protection, c’est-à-dire une famille stable, la maîtrise du langage, de bons résultats scolaires permettant des diplômes – qui sont les nouveaux organisateurs des classes sociales ; et ceux qui ont des facteurs de vulnérabilité : maltraitance, guerres, maladies, précarité sociale et violence conjugale, surexposition à la télévision, etc. Ceux-là vont souffrir en confinement. Les premiers vivent un étrange moment, mais finalement une forme de ressourcement, ils vont peindre, lire, écrire, téléphoner, se remettre à un instrument de musique, questionner leurs comportements, puis entrer sans difficulté dans un processus de résilience qui va les amener à reconstruire une autre manière de vivre ensemble. Les autres, traumatisés, vont sortir encore plus vulnérables si on ne les entoure pas, ils vont être malheureux et coûter encore plus cher à la société. Le confinement est pour eux une injuste agression pendant que les nantis, dans leurs beaux logements, sont encore privilégiés. » Celui qui a popularisé le concept de résilience conclut en se demandant « n’est-il pas temps de se servir de la catastrophe provoquée par le virus pour poser la question de la vie autrement ? » Ceci plaidant plus que jamais pour une action culturelle qui emprunte des chemins de traverses pour aller à la rencontre de ces hommes et femmes exclus et d’être à l’écoute de leurs besoins et de leurs aspirations.

Enfin, dans l’émission « La théorie », consacrée au monde de la culture sur France Culture, Mathilde Serrell souligne que la culture vit ce temps d’arrêt où elle peut se réinventer, sortir des phénomènes de surproduction, de recherche de rentabilité et de ce qu’elle appelle « block-busterisation ». La chroniqueuse française en appelle au rôle expérimental de la culture « repensant ses missions et ses programmes (comme l’audiovisuel public), remettant l’underground en surface et les à côtés au centre (Neil Young n’est-il pas devenu le prince des live de confinement ?), inventant des solidarités et des mises en partage, faisant de la création un espace plus démocratique que jamais, découvrant des synergies et des complémentarités, remettant par son manque l’expérience collective et organique au cœur de nos besoins, prouvant enfin chaque jour sa nécessité sociale et sa puissance résiliente. »

Confinement et télétravail : quelles distances ?

Aussi microscopique soit-il, le Covid-19 aura chamboulé nos modes de vie. Un des effets palpables a été le mélange, au sein du « chez soi », de fonctions multiples. C’est le cas du télétravail. Karima Haoudy mesure, avec trois acteurs attentifs à cette évolution, les effets de cette hybridation de fonctions sur nos espaces intérieurs et extérieurs.

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