Le patrimoine ordinaire, une ressource sous-estimée de nos territoires

Le patrimoine ordinaire, une ressource sous-estimée de nos territoires

Nos quartiers, nos villages, nos hameaux sont le fruit de plusieurs étapes d’urbanisation. Une succession d’architectures édifiées au gré des besoins, des moyens et des rêves projetés sur un lieu. Aujourd’hui, à l’heure où le stop à l’étalement urbain est devenu un principe non négociable, on regarde dans le rétroviseur pour (re)découvrir l’incroyable production des cinq dernières décennies. Un tournant à voir comme une invitation à envisager autrement nos espaces bâtis, ce patrimoine qui est une ressource sous-estimée de nos territoires.

Texte : Bénédicte Dawance

Nos quartiers, nos villages, nos hameaux sont le fruit de plusieurs étapes d’urbanisation. Une succession d’architectures édifiées au gré des besoins, des moyens et des rêves projetés sur un lieu. Aujourd’hui, à l’heure où le stop à l’étalement urbain est devenu un principe non négociable, on regarde dans le rétroviseur pour (re)découvrir l’incroyable production des cinq dernières décennies. Un tournant à voir comme une invitation à envisager autrement nos espaces bâtis, ce patrimoine qui est une ressource sous-estimée de nos territoires.

Texte : Bénédicte Dawance

Partage

Lorsque Mathieu Bertrand, directeur de la Maison de la Mémoire et de la Citoyenneté de la commune de Beauvechain, a convié l’équipe de la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon à participer à une journée sur « Les enjeux du patrimoine culturel à l’échelle des villes et communes », nous n’avons guère hésité, tant le sujet fait écho à nos travaux et à la vision du territoire que l’on partage. Un territoire dont on a pris conscience de la finitude et du soin à apporter à ses ressources.

Quand on parle de ressources, on a généralement tendance à penser aux ressources naturelles, aux ressources du sol…On a peu l’habitude d’y englober l’ensemble de la production architecturale. Le terme “ressource” désigne pourtant un “avoir”, un capital détenant une valeur. Et pour chacun d’entre nous probablement, la notion de patrimoine résonne avec “valeur”. Alors, envisageons notre cadre de vie comme patrimoine, comme bien commun et comme valeur.

Quand on évoque le patrimoine, on pense généralement aux joyaux classés ou inventoriés. Ces pierres, ces briques, ce béton aussi, qui s’imposent par leur évidente exemplarité d’un style ou d’une histoire reconnue. La re-connaissance est bien la clé de la valeur attribuée à toute chose. Et pourtant, ces biens reconnus ne représentent qu’un infime pourcentage de notre parc bâti même s’ ils pèsent davantage dans la balance quand on mesure le poids de leur signification dans l’identité des lieux.

Les biens classés ou reconnus ne représentent qu’un infime pourcentage de notre parc bâti même s’ils pèsent davantage dans la balance quand on mesure le poids de leur signification dans l’identité des lieux.

Le territoire dont on hérite

Rappelons-nous, les établissements humains sont entièrement dépendants de la géographie. L’accès à l’eau, à la forêt, les conditions du sol sont à l’origine de l’implantation, puis du développement de nos villages, nos bourgs et nos villes, au gré de l’activité de l’homme et des échanges qui ont façonné les réseaux de mobilité irriguant nos territoires. Les évolutions se sont succédé au rythme des progrès technologiques. En traits grossiers, à chaque avancée technologique majeure, une nouvelle organisation du territoire s’impose et avec elle, ses projections, ses imaginaires, ses modes d’habiter et son parc bâti. Nos territoires sont aujourd’hui le reflet de ces évolutions. En Brabant wallon, ce millefeuille a plusieurs saveurs : une couche agricole, un entremet industriel, un panaché résidentiel gourmand et des notes prononcées pour la fonction économique, entre artisanat et tertiaire, le tout assaisonné d’une touche universitaire et mijoté à la cocotte métropolitaine bruxelloise. Nous héritons de ce territoire contrasté, riche de ces saveurs, riche de ces tissus bâtis divers et variés, riche de ces transformations, riche de ce patrimoine ordinaire. C’est ainsi que l’on peut voir se côtoyer un bâti rural du XIXème, un hangar semi-industriel et un immeuble à appartements ou de bureaux.

Nous héritons de ce territoire contrasté, riche de ces saveurs, riche de ces tissus bâtis divers et variés, riche de ces transformations, riche de ce patrimoine ordinaire.

Un patrimoine jeune et généreux

Porter un regard sur l’histoire de l’urbanisation permet d’estimer sa richesse patrimoniale et son incroyable diversité. Les données statistiques relatives à la période de construction des logements en Brabant wallon (Statbel) nous apprennent que plus de 50 % de ceux-ci ont été édifiés à partir des années 1970. En cinq décennies, on a doublé le nombre de logements sur notre territoire. Doubler.
Les statistiques nous apprennent aussi que nous avons substantiellement augmenté la surface de nos logements. Et en Brabant wallon, on est très fort à ce jeu-là ! La part des logements de superficie supérieure à 104 m2 est nettement plus importante que la moyenne wallonne. Il y a bien sûr des différences entre communes, parfois importantes. Et l’on sait la sous-occupation des logements liée à la part grandissante des ménages isolés et au vieillissement de la population.

Le constat est donc simple : nous avons sous nos yeux un important parc bâti, dont la moitié est le fruit d’une production récente (moins de cinquante ans) et qui offre de généreuses surfaces, globalement sous-occupées. De quoi envisager des reconversions…en veux-tu, en voilà.

Reconversion versus construction

Mais pourquoi privilégier la reconversion de ce patrimoine ordinaire à la construction ? L’importante production immobilière depuis les années 1970 n’est pas le fruit du hasard, mais bien d’une succession de conditions favorables. Une période de forte croissance économique et démographique, un exode urbain accéléré par l’avènement de la voiture individuelle, un accès à la propriété encouragé et une mise à disposition de terrains comptent parmi les principaux motifs. Avec, en filigrane, un idéal de la vie (urbaine) à la campagne qui va s’ancrer durablement. Nous en sommes toujours tributaires, malgré les effets préjudiciables de ce mode d’occupation du territoire décrié depuis….quarante ans ! Forte consommation du sol au détriment des terres agricoles. Fragmentations des réseaux écologiques au détriment de la biodiversité. Standardisation des urbanisations au détriment des terroirs. Extension du réseau routier, intensité des circulations, pollutions, insécurité. Imperméabilisation des sols, ruissellement, inondations. Densification des réseaux et extensions des égouttages. Couts pour la collectivité.

La Wallonie, sous l’impulsion de l’Europe, siffle la fin de la récréation. Échéance : 2050. L’arrêt de l’artificialisation du sol à cette date impose de revoir nos manières de concevoir et utiliser le territoire, de passer de sa consommation à sa régénération. Les choses ne s’annoncent pas simples. Si la tendance à la réduction de la consommation du foncier est positive en Brabant wallon depuis plusieurs années, il n’en reste pas moins vrai que l’excédent de terrains disponibles à l’urbanisation s’avère, à quelques exceptions, important. Des choix s’imposeront. Se tourner vers le bâti existant en l’envisageant comme ressource à mobiliser pour répondre aux besoins, en logements entre autres, devient donc un impératif. Ce serait, en tous les cas, une erreur de continuer à s’en détourner.

Reconversion et reconversion

Aujourd’hui, la part de logements produits via la rénovation d’un bien reste faible. Pourtant, les modalités de reconversion des urbanisations existantes sont multiples. Passons en revue plusieurs d’entre elles. Un : mobiliser le foncier urbanisé. Cela concerne la reconversion d’une parcelle ou ensemble de parcelles déjà occupées par un bâti, qui peut prendre différentes formes : reconversion fonctionnelle, extension, nouvelle construction pour compléter l’existant… Notons que les opérations d’intensification du foncier sont envisageables tant dans les tissus résidentiels que les tissus mixtes et d’activités économiques.
Deux : mobiliser le bâti existant. Ici aussi, les projets peuvent être multiples et variés : occuper, remobiliser les espaces vacants (qu’ils soient résidentiels ou affectés à des activités économiques ou productives), diviser, étendre, surélever. La Conférence permanente du développement territorial (CPDT) s’est prêtée à un exercice intéressant. Se basant sur une série d’hypothèses, les chercheurs ont estimé le nombre de logements qui pourraient être créés sans urbaniser de nouvelles parcelles, simplement en optimisant le bâti existant. En Brabant wallon, ce sont plus de 40 000 logements qui se dégagent de cette estimation, dont près de la moitié situés dans les centralités, ces cœurs de villes et villages bien équipés.

Le patrimoine ordinaire est donc indéniablement une ressource pour l’avenir de nos territoires habités. Prendre en compte cette ressource devient une opportunité dès lors qu’on envisage tout son potentiel de transformation. Des urbanisations édifiées selon des standards d’une époque à revisiter au gout du jour. Régénérer l’urbanisation est une source d’inspiration qui devra mobiliser architectes, urbanistes, artisans… à plusieurs conditions : (s’)ouvrir à de nouveaux imaginaires d’habiter les territoires et d’envisager son logement, dégager la souplesse nécessaire à la transformation de nos cadres bâtis, cultiver la qualité architecturale des opérations, travailler autant les abords que l’enveloppe bâtie, ne rien omettre quant à l’optimisation énergétique.

Les visites « Sillonner le Brabant wallon » organisées par notre Maison de l’urbanisme explorent cette diversité et soulèvent les enjeux qui se posent pour leur reconnaissance et leur transformation qualitative.