« Organiser des débats et entendre les voix différentes et divergentes »

Nombreuses sont les traces qui parsèment notre paysage d’une narration unilatérale de l’expérience coloniale, mais comment prendre ces traces en charge ? Au déboulonnage, d’autres voies sont possibles. Échange sur ces questions d’actualité avec Idesbald Goddeeris, professeur d’histoire coloniale à la KU Leuven, spécialiste des débats postcoloniaux en Flandre et en Belgique et de la place de la mémoire coloniale dans l’espace public.

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Propos recueillis par Karima Haoudy – Photos : Idesbald Goddeeris

Pourquoi était-ce important aux 19e et 20e siècles d’occuper les espaces publics de la métropole par des aménagements urbains qui portent le discours colonial ?

C’est un trait caractéristique de la Belgique, surtout quand on compare à d’anciennes puissances coloniales comme les Pays-Bas, où il y a relativement moins de monuments en hommage aux acteurs coloniaux.

Comment expliquez-vous une telle ampleur et intensité de la propagande au sein des territoires belges ?

Tout d’abord, cette propagande s’explique par la stratégie de réhabilitation de Léopold II et du projet de l’État indépendant du Congo érodés par les critiques de la communauté internationale et nationale, suite aux nombreuses exactions commises. État qui sera transformé en Congo belge en 1908. La plupart de ces monuments datent de l’entre-deux-guerres et vont jusqu’aux années 1950. On voit ainsi se déployer sur l’ensemble de la Belgique francophone et néerlandophone, une intensive et persuasive campagne qui se traduit entre autres par des monuments célébrant les « pionniers du Congo », qui malgré leur rôle minime, sont élevés en héros. C’est dans la même veine que s’inscrit la politique de commémoration des soldats de la Première Guerre mondiale. Il s’agissait de donner une « aura » à un projet que l’on voulait défendre comme cause nationale et aussi, de mobiliser l’ensemble de la population pour le projet colonial.

Espaces publics « physiques », mais qu’en est-il de la colonisation des espaces immatériels, ceux assignés aux mentalités et imaginaires ?

Au-delà des traces matérielles, la colonisation imbibe toute la société. Et ce, via des canaux multiples : publicité, films, manuels scolaires, BD, expositions coloniales ou autres, etc. Le projet colonial occupait ces espaces, physiques et mentaux, avec une seule narration. Ce discours défendait la colonisation comme entreprise nécessaire pour apporter « le bien » et « la lumière de la civilisation occidentale » à des populations placées « dans les ténèbres de la primitivité ». Des pages noires, on n’en parlait pas. Le racisme, la ségrégation, la répression, les expropriations, les pillages, les violences sont absents de cette narration qui a longtemps occupé l’espace mental et physique belge, au moins jusqu’au XXIe siècle. Car, il n’y avait pas de contre-narration, de nuances, de voix dissonantes ou même de possibilité d’expressions des colonisés.

Comment expliquez-vous cette pénurie voire absence de contre-narration en Belgique ?

Elle s’explique, entre autres, par le fait que l’État belge a fermement fermé l’accès à son territoire aux Congolais, pendant la période coloniale et jusqu’aux premières décennies des années 1960. Et ce, contrairement à d’autres puissances coloniales, voisines comme la France, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, plus ouvertes à « leurs » diasporas coloniales. L’arrivée d’un nombre, plus significatif, de congolais en Belgique est tardive et remonte au début des années 1990 sous l’effet des grandes crises qui ont secoué l’Afrique centrale. L’arrivée de ces différentes vagues d’immigrés – en nombre réduit et que la Belgique ne pouvait plus refuser – a apporté sa pierre à l’édifice à la compréhension du fait colonial belge. Ces anciens colonisés ont pu contrer le discours unilatéral, critiquer la version réductrice, raconter leurs réalités et faire part de leur vécu de la colonisation. Ils ont parlé du racisme contemporain, qu’ils ont aussi vécu, eux et leurs aïeuls, sous l’emprise coloniale. C’est donc nouveau pour la Belgique, à la différence d’autres contrées colonisatrices, qui vit depuis peu ce clash, ce débat inédit. Et ce, à tous les étages. Cette consternation concerne aussi la génération plus ancienne de Belges qui, aussi, n’a pas entendu d’autres narrations, en dehors de cette propagande coloniale.

En quoi les récents événements survenus un peu partout dans le monde dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, sont-ils différents du rapport de notre société à la fracture coloniale et ce, en comparaison avec le passé ?

Les protestations contre l’espace public colonial, en Belgique, remontent déjà au début des années 2000, à la suite de la publication de l’ouvrage Les fantômes du Roi Léopold (1998) du journaliste américain Adam Hochschild. En Belgique, la contestation des symboles coloniaux éclate en 2004 à Ostende avec l’amputation de la main de la sculpture d’un Congolais qui figure au sein du Monument Léopold II le long de la digue. Depuis, on voit apparaître, ici et là de manière parcellaire et spontanée, des actes (mise en peintures, graffitis « assassins », etc.) ciblant ces symboles un peu partout en Belgique (Namur, Bruxelles, Tervuren, Anvers, etc.) mais à chaque fois, ceux-ci sont restaurés et rétablis tels quels dans l’espace public, hormis à Ostende où la Ville a décidé de ne pas restaurer la sculpture à la main amputée. C’est aussi depuis ces dernières années que l’on observe de timides changements avec notamment deux initiatives menées en 2018 à Charleroi et à Ixelles pour rappeler dans la toponymie le souvenir de Lumumba. Mais il s’agit là d’initiatives aussi rares que discrètes portant sur des espaces confidentiels : une ruelle à Charleroi et une petite enclave d’un square à Ixelles qui n’a pas changé son nom. Par ailleurs, elles ne s’inscrivent pas dans une démarche globale de décolonisation. Le changement majeur s’est produit durant le printemps 2020, sous le mouvement Black Lives Matter. Ainsi, à l’initiative d’autorités publiques, quelques monuments Léopold II sont extraits de l’espace public, dans les villes de Mons, d’Ekeren ou de Gand. La ville de Leuven va un cran plus loin en ôtant la statue de Léopold II de la Galerie des ducs de Brabant sur la façade de l’Hôtel de ville alors que le bâtiment est classé et en parallèle, met en exergue à travers un nom de rue, le parcours de l’infirmière belgo-congolaise Augusta Chiwy. Quelques communes modifient aussi leurs toponymies pour réhabiliter davantage des itinéraires de femmes (Etterbeek) sans lien direct avec la décolonisation ou retirent le nom Léopold II du paysage toponymique : Sint Niklaas en juin 2020 et avant les récents événements, en 2019, Termonde et Courtrai. Ces deux dernières villes mènent ces démarches sans être guidées par une véritable politique de décolonisation de l’espace public. À signaler aussi que la région Bruxelloise s’attèle à la décolonisation des espaces publics avec la mise en place d’un groupe de travail et a entrepris de débaptiser le tunnel Léopold II. D’autres villes embraient (Leuven, Anvers, etc.) mais de manière, il faut le reconnaître, bien trop timorée par rapport à l’ampleur des requêtes du mouvement citoyen.

Pourquoi si peu de traces liées à la décolonisation ?

 L’espace public est essentiellement « blanc et masculin » en Belgique. C’est une différence à nouveau avec quelques pays voisins qui ont cherché précocement à endiguer l’invisibilité des anciens colonisés. C’est le cas des Pays-Bas ou de l’Angleterre qui ont consacré dans leurs espaces publics des monuments et/ou des noms de rues aux acteurs de la lutte anti-décoloniale, entre autres. Par exemple, une statue en hommage à Gandhi est érigée dès 1968 à Londres. Ceci s’explique par une décolonisation mentale retardée et par l’arrivée tardive de ce débat sur la place publique, belge. Ces retards sont imputables, comme nous l’avons évoqué, à la présence tardive d’immigrés congolais, en Belgique. Chose importante pour mettre en exergue des personnalités africaines, il est indispensable d’avoir accès aux données historiques, aux archives, détenues et conservées en Europe. La décolonisation porte aussi sur ce patrimoine archivistique, gisement de données et d’éclairages qui permettrait tant à l’Afrique qu’à l’Europe de mieux comprendre cette histoire commune et de donner voix au chapitre aux Africains et aux militants anticolonialistes. La numérisation devrait nous y encourager comme nous le montre des expériences menées sur ce terrain historique les Pays-Bas.

Que pensez-vous du déboulonnage de statues ?

Je suis partagé. N’étant pas iconoclaste, j’envisage deux pistes. La première porte sur un retrait de l’espace public de certains témoignages qui rendent hommage à des figures contestées ou à un discours auxquels la majorité des citoyens ne veut plus rendre hommage. Je préconiserai, après une consultation citoyenne, d’entamer progressivement un déboulonnage de ces symboles contestés qui ne devraient pas être détruits mais plutôt conservés dans un Musée de la propagande qui pourrait jouxter le Musée de l’Afrique centrale de Tervuren. Dès lors qu’elles sont rassemblées en un lieu unitaire et mises en dialogue les unes avec les autres, nous pourrions plus aisément décortiquer les mécanismes de la propagande et comprendre le langage, les objectifs de ces statues, le contexte et les effets du système colonial dans sa globalité. L’autre piste à mener en parallèle est de rendre hommage aux victimes des affres du colonialisme et aux militants et résistants anticolonialistes. Cette mise en lumière est aussi essentielle que très urgente selon moi. L’espace public doit proposer de multiples perspectives sur les lectures du fait colonial. Mais au-delà du fait colonial, se pose la question de la représentation des immigrations. Peu de monuments ou de noms de rue en hommage aux italiens, polonais, turcs, marocains, espagnols et d’autres diasporas scandent nos territoires. Or, cette immigration a contribué à l’histoire de la Belgique et est la société belge, dans toutes ses nuances.

Mais à propos du déboulonnage des symboles contestés et du rassemblement de ceux-ci au sein du Musée de la propagande, ne craignez -vous pas que ces opérations de soustractions contribuent à un oubli de la mémoire coloniale, dès lors qu’elle n’est plus visible aux yeux de tous ? Ne pourrions-nous pas les maintenir tout en les adossant à un appareillage pédagogique et critique?

Je ne pense pas qu’une statue à la narration unilatérale, située sur la place publique, aide à se remémorer. D’autant plus qu’elle peut offenser les minorités africaines. Même si elles sont accompagnées de panneaux explicatifs, je ne crois pas que les textes soient lus. D’autre part, ces textes sont la plupart du temps soit muets sur les exactions commises (ex. Halle, Grammont, Ostende, etc.), soit tellement dilués dans la culture du « compromis » qu’ils éludent les réalités du colonialisme. Mais certaines villes assument, depuis 2018, l’éclairage complet. Hasselt, Ekeren et Malines ont, par exemple, rétabli dans des supports connexes aux symboles coloniaux, la réalité des violences et le sort des victimes au Congo, sous Léopold II. N’étant pas iconoclaste – j’insiste – la troisième piste est de confier ces vestiges polémiques à des artistes qui peuvent investir une réponse-riposte et corriger les failles de la mémoire. C’est dans cette veine que s’inscrit Chokri Ben Chikha qui sonde le passé colonial pour en proposer d’autres perspectives, ancrées dans le contexte contemporain. À la mise en place de dispositifs tangibles (panneaux, appel aux artistes, etc.), je suis convaincu qu’il faut « envelopper » ces témoignages d’explications par des publications et/ou par des actions culturelles, à l’instar de parcours guidés qui permettent en public de questionner le discours colonial et de le déconstruire par un regard critique.

Idesbald Goddeeris est professeur d’histoire coloniale à la KU Leuven. Depuis dix ans, il consacre des recherches et des publications sur les débats postcoloniaux en Flandre et en Belgique. Elles portent sur la mémoire de l’Indépendance dont on célébrait le 50eanniversaire en 2020, d’une part, et sur la place de la mémoire coloniale dans l’espace public, d’autre part. Il a traité ces questions dans des journaux académiques internationaux : Interventions, Postcolonial Studies et Zeitgeschichte. D’autres sujets nourrissent son intérêt. Il est coéditeur de l’ouvrage Le Congo colonial. Une histoire en questions (Renaissance du Livre, 2020) et prépare une monographie sur l’histoire des missionnaires, qui paraîtra en octobre 2021 chez LannooCampus. Idesbald Goddeeris est un grand amateur du Brabant wallon. Il a grandi à Ottenbourg, à moins d’un kilomètre de la frontière linguistique, et a accompli sa dernière année de l’école primaire à Basse-Wavre.