« Nos paysages sont le fruit de l'époque coloniale »

Espace-vie prolonge le dossier sur la place de la mémoire coloniale et décoloniale dans les espaces publics du Brabant wallon avec l’anthropologue Bambi Ceuppens, commissaire scientifique au sein du Musée royal de l’Afrique centrale qui, depuis un an, participe au Groupe de Travail sur la présence de symboles coloniaux dans l’espace public bruxellois.

Propos recueillis par Karima HAOUDY – Photos : Jimmy Kets et Poppr

Bambi Ceuppens, anthropologue, commissaire scientifique au sein du Musée royal de l’Afrique centrale © Jimmy Kets

En tant qu’anthropologue, pouvez-vous nous dire comment l’empreinte coloniale marque nos espaces ?

C’est de différentes manières que l’empreinte coloniale s’exerce sur nos espaces, physiques et mentaux. Par différentes expressions, tangibles et intangibles et dans des contextes territoriaux variés. Au-delà des témoignages bâtis, il y a à prendre en compte tout l’ « héritage » culturel qui a fait de la colonisation et de l’impérialisme une « œuvre » collective, inscrite dans le champs du quotidien. Je songe aux initiatives de la Loterie nationale, au contenu de l’enseignement, à la publicité des produits d’usages courant, aux industries culturelles dont celle très prolixe et efficace du cinéma, autant de canaux qui imbibent tous les pores de la société d’un esprit colonial, conscient, voire souvent, inconscient. À cette « colonisation mentale » se greffe une occupation matérielle et diffuse des espaces publics. Si les grandes métropoles sont scandées de grands monuments ou bâtiments emblématiques, les petites villes et villages ne sont pas, pour autant, oubliés. Des noms de rue, des plaques dédiées à des personnages souvent secondaires et surtout, l’entreprise de légitimation populaire consolident ainsi un nationalisme banal lequel est finalement moins façonné par des rituels majeurs ou par la célébration de grands monuments que par un processus, lent et plus sûr, d’imprégnation de l’esprit colonial, dans le quotidien et la mémoire populaires.

Mais de quoi est faite cette mémoire coloniale ? 

Avant toute chose, il faut rappeler que c’est une mémoire très partielle, qui ne met l’accent que sur les figures masculines de l’entreprise coloniale. Des hommes militaires, essentiellement, mais aussi quelques missionnaires ou agents coloniaux constituent le creuset de modèles pour les statues et autres monuments commémoratifs. Dans ce registre, les femmes sont aux abonnées absentes. Donc, c’est une mémoire qui ne s’arrête que sur une frange précise de la population belge. Exclusivement belge par ailleurs. Si le récit colonial traditionnel ou la toponymie rappellent le rôle majeur d’un Livingstone ou d’un Stanley, il n’en reste pas moins que la statuaire et l’inscription tangible dans l’espace public est réservée aux acteurs belges qui sont à la manœuvre de l’occupation de terres congolaises. 

Quels sont les facteurs qui ont permis une décolonisation de nos espaces publics ? 

J’en entrevois plusieurs. Tout d’abord, la décolonisation a été facilitée par l’amenuisement du rôle joué par les anciens colons qui – avec le temps – ne pèsent plus comme avant, sur le débat public. Ensuite, le deuxième facteur réside dans la reconnaissance publique des exactions commises au Congo. La publication, en 1998, d’Adam Hochschild Les fantômes de Léopold a rouvert les pages sombres de la colonisation belge. C’est un pas majeur qui a permis d’aboutir dans l’opinion belge à un consensus – presque généralisé à l’exception des anciens colons – de la reconnaissance des atrocités commises sous le règne de Léopold II. Le troisième facteur se situe, à mon sens, dans la convergence des luttes anti-décoloniales qui rassemblent des activistes de générations et d’origines ethniques, différentes. Si les revendications émanaient au départ des afro-descendants, aujourd’hui, on observe un ralliement de Blancs à la cause. Cet activisme multiculturel et intergénérationnel gravite autour de deux enjeux : la question de la restitution du patrimoine culturel du Musée royal de l’Afrique centrale et la place des monuments coloniaux dans l’espace public. Enfin, dernier facteur, les événements internationaux qui ont apporté leur pierre à l’édifice. Black Lives Matter mais déjà bien avant, en 2015, la question de la décolonisation de l’enseignement universitaire en Afrique du Sud. Dans la foulée, la notion de décolonialité a été introduite et s’est invitée en Belgique avec, par exemple, le changement d’objet des balades, au départ coloniales, qui se sont muées, depuis cinq années, en balades décoloniales. À ces avancées de la société civile, il faut ajouter les regrets du Roi formulés à l’occasion de l’anniversaire de l’Indépendance du Congo, les travaux de la commission parlementaire et, récemment, la position du Secrétaire d’État sur la restitution des biens. Tous ces facteurs convergent vers le constat que l’on ne peut plus éviter la question de la prise en charge de ces symboles coloniaux, contestés.

Mais au-delà des statues et des plaques, clairement visibles et lisibles, j’aimerais attirer l’attention sur les traces moins explicites, notamment celles de nos bâtiments privés et équipements publics, qui ont un lien direct et indirect avec la colonisation. Nos paysages sont le fruit de l’époque coloniale.

Bambi Ceuppens

Comment mettre en lumière dans nos espaces publics les figures africaines oubliées ?

Il me semble que l’on devrait d’abord s’interroger sur la pertinence, à l’heure actuelle, de l’occupation dans l’espace public de statues de manière pérenne. Cette question mérite d’être posée à l’aune des nouvelles perspectives qu’ouvre la recherche historique laquelle ne se cantonne plus aux grandes figures – souvent masculines – mais qui retient plutôt d’autres dimensions comme le développement des structures sociétales. D’autre part, il y a lieu de rétablir un équilibre dans les représentations actuelles qui, en effet, émanent d’une vision belge et militaire. Ce travail de rééquilibrage de la représentation pourrait être plus facilement réalisé au niveau de la toponymie avec une mise en lumière des femmes et/ou des personnes issues de l’immigration. Au niveau de la statutaire, je suis plus perplexe par contre. Est-ce encore un mode de représentation et de commémoration adapté au 21e siècle ? Ne devrait-on pas investiguer d’autres formes d’expressions culturelles et artistiques, comme le graffiti, qui parlent davantage aux jeunes générations ? Doit-on occuper l’espace par des témoignages qui durent 200, 500 ans ? Est-ce que des interactions artistiques éphémères mais régulières ne seraient pas plus appropriées ? Ne faudrait-il pas créer de nouveaux rituels pour commémorer l’histoire des colonisés ? Toutes ces questions méritent d’être posées dans un climat de réévaluation des rôles assignés à nos espaces publics.

Que pensez-vous du déboulonnage des statues ? 

Je pense que nos espaces publics ne doivent plus contenir des statues ou des traces qui ont un message et/ou une représentation racistes ou encore qui célèbrent des personnes qui ont commis des exactions. Par contre, je ne suis pas favorable à leur déplacement de l’espace public dans le parc du Musée de Tervuren, car ces témoignages s’inscrivent pleinement dans un contexte local qui les a vu naître. S’il y a lieu de déplacer des témoignages pour les raisons évoquées, le mieux est de les conserver dans une institution muséale proche de l’emplacement originel. En outre, notons que ce rassemblement peut constituer un danger dès lors qu’il pourrait être un lieu de pèlerinage et de recueillement pour les nostalgiques de la colonisation. Mais au-delà des statues et des plaques, clairement visibles et lisibles, j’aimerais attirer l’attention sur les traces moins explicites, notamment celles de nos bâtiments privés et équipements publics (musées, écoles, banques, bibliothèques, etc.), qui ont un lien direct et indirect avec la colonisation. Nos paysages sont le fruit de l’époque coloniale. Les gestionnaires de ces équipements ont la responsabilité d’exhumer cette histoire enfouie et de mettre ces liens en lumière, à la portée de tous, à travers des dispositifs documentaires tels que des plaques signalétiques ou encore, à travers, l’organisation de visites, d’expositions et de débats.

Et comment voyez-vous l’intervention des artistes dans ce champs de la décolonisation des espaces publics ?

Loin de moi l’idée de ne pas reconnaître l’apport des artistes dans ce domaine. Toutefois, je crois que si les artistes peuvent contribuer utilement au débat, il ne faudrait pas que les autorités se retranchent derrière eux. Déléguer sa responsabilité sociétale à un artiste n’est pas une solution, il faut que les autorités assument leurs responsabilités et osent défendre leurs valeurs, par une prise en charge claire et explicite de ces témoignages.

Quels conseils donneriez-vous à des communes qui souhaiteraient décoloniser leurs espaces publics ?

Je travaillerais au cas par cas. En fonction du contexte local, je conseillerai de former un groupe de travail équilibré en termes de représentation de la diversité culturelle, des tranches d’âges, des intérêts (anciens colons, militants anti-colonialistes, etc.) avec une attention portée à la présence des personnes d’origine africaine. Ce groupe de travail ouvert et libre serait amené à investir l’histoire de la commune et à approfondir sa connaissance de la genèse du/des témoignages : Qui a pris l’initiative de l’érection de ce monument ? Quelle en est la trajectoire historique ? Comment a-t-il été perçu au fil du temps ?, Que faire pour décoloniser ?,  etc. Ces personnes émettraient des recommandations, sur base des débats qu’ils cultiveront, mais aussi sur base de la consultation de spécialistes de la question.

À quelle échelle territoriale faudrait-il mener ces initiatives qui concernent tout le territoire belge ? Est-ce que les communes sont outillées pour faire ce travail ? 

Il me semble que c’est une responsabilité des communautés linguistiques, voire des provinces, de réfléchir et d’émettre des recommandations aux acteurs communaux. Des recommandations ancrées dans leurs spécificités territoriales tout en étant ouvertes à l’altérité et à sa mise à jour dans nos espaces publics.