Les parcours résidentiels des ainés

Les parcours résidentiels des ainés

Au cours des activités organisées par notre Maison de l’urbanisme à leur intention, les ainés ont beaucoup parlé de toit pour partager leurs envies et incertitudes quant à leur devenir sur le territoire brabançon. Avec cette question qui les taraude : doivent-ils subir ou agir tant qu’il est temps ?

Texte : Aurélie van Eeckhout et Bénédicte Dawance - Illustration : @tavub

Au cours des activités organisées par notre Maison de l’urbanisme à leur intention, les ainés ont beaucoup parlé de toit pour partager leurs envies et incertitudes quant à leur devenir sur le territoire brabançon. Avec cette question qui les taraude : doivent-ils subir ou agir tant qu’il est temps ?

Texte : Aurélie van Eeckhout et Bénédicte Dawance - Illustration : @tavub

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« Il n’est jamais trop tôt. Il ne faut pas attendre d’être obligé de déménager ou que d’autres décident à notre place. Il faut que ça vienne de soi, il faut prévoir l’avenir », exhorte d’emblée Jean-Louis De Wals, 70 ans, l’un des nombreux participants aux ateliers, rencontres, conférences et visites de lieux inspirants et inédits coordonnés par la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon. Centrées sur la mobilité résidentielle des ainés, ces diverses activités étaient guidées par une même ambition : écouter. Un même souhait : comprendre. Et puis ces mêmes rêves : conscientiser, partager des clés pour faire évoluer les pratiques, débloquer les rouages des machines administratives et juridiques et éveiller les ainés à ce qui s’offre à eux aujourd’hui. Enfin, un même objectif : permettre aux séniors de (re)trouver leur place dans la société.

Aménager versus déménager

La place des ainés, parlons-en. Au sens spatial du terme, d’abord. Où habiter quand on est plus âgé ? Faut-il s’accrocher à ses murs jusqu’à la fin ? Transformer sa grande maison ? La partager avec d’autres ? S’en séparer ? Opter pour un appartement ? Entrer dans une résidence ? En institution ? Se tourner vers un habitat partagé ou kangourou ? Les questions donnent le tournis. Les réponses sont multiples, sans être toutes nécessairement encadrées par des lois, trop lentes à évoluer. Les personnes âgées, elles, n’ont pas le temps d’attendre.

Avec le recul, une évidence se dégage. Quel que soit le choix de nos ainés, les mêmes conseils reviennent en boucle : anticipez, et, surtout… occupez moins d’espace. Car concevoir l’aménagement du territoire à la lumière des objectifs d’optimisation spatiale est un défi qui concerne aussi les troisième et quatrième générations.

Aujourd’hui, selon l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS), un Brabançon wallon sur cinq a soufflé 65 bougies. En 2035, ce sera un sur quatre. D’après le Census de Statbel, l’office belge de statistique, ces ainés, souvent isolés, occupent plus de 20.000 logements sur le territoire provincial. Et peu sont enclins à déménager, même quand leur maison est excentrée. Ce que confirme Nicolas Van den Steen, en charge du service Logement de la commune de Walhain. « Les séniors souhaitent rester chez eux sans plus devoir tout gérer, mais aussi sans vivre avec d’autres. Leur liberté et leur autonomie leur sont chères. L’appréhension du collectif, du vivre ensemble, reste le plus grand blocage. »

Patrimoine immobilier et fiscalité

La gestion de la grande maison devenue vide avec le départ des enfants est d’autant plus lourde que les bâtiments occupés par nos ainés nécessitent souvent une rénovation en profondeur. Passer la main permet d’éviter de finir esclave de son bien. Par ailleurs, la question du patrimoine immobilier des ainés soulève aussi des interrogations concernant les enfants ou héritiers de ces propriétés. Comment profiter de ses vieux jours et léguer malgré tout quelque chose à ses descendants sans culpabiliser ? « Autrefois, dans les villages, on s’occupait des anciens, on ne se posait pas la question, acquiesce Nicolas Van den Steen. Aujourd’hui, accueillir un proche âgé a même un impact fiscal. Tout cela modifie nos comportements et amène un autre point : la problématique des ainés par rapport à leurs enfants. Certains hésitent à vendre la maison familiale, par peur de dilapider le patrimoine. »

Des manières d’habiter novatrices existent, pourtant. D’autres types de logements, d’autres modes de vie émergent peu à peu. Mais ils demeurent méconnus des séniors comme de leurs enfants. Amandine Debaeke, 40 ans, en témoigne : elle a ajouté une annexe à sa maison pour y accueillir sa mère, encore autonome et indépendante. « Tout a démarré durant le premier confinement. Voir des personnes âgées dépérir de solitude en maison de repos m’a fait réagir. Je n’imaginais pas ma mère vivre là-bas. » Sergine, 92 ans, vit quant à elle depuis 22 ans à la Résidence du Moulin, un intermédiaire entre le domicile et la maison de repos géré par le CPAS d’Ottignies et implanté à côté du centre commercial du Douaire. « C’est rare d’avoir une situation comme celle-ci. Pour nous, il est essentiel de pouvoir circuler dans le quartier, d’être proche de tout, de rester indépendant. Le seul bémol : les studios sont petits… »

Le choix de l’habitat groupé

L’habitat groupé attire pour sa part des ainés en quête de vivre-ensemble. Mais bien souvent, ceux qui se portent candidats pour développer un projet par eux-mêmes finissent par baisser les bras. Il n’est pas rare que dix ans s’écoulent en discussions, en négociations, en refus à répétition. Même l’enthousiasme débordant des ainés peine à compenser des modèles qui échappent aux pratiques urbanistiques courantes ou qui ne sont parfois tout simplement pas assez aboutis pour convaincre.

Pourtant, quand un projet d’habitat groupé voit le jour, c’est bien souvent une réussite. C’est le cas du Negenhoek, inauguré en 2023 à deux pas de la gare de Kortenberg, en Brabant flamand. Cet ensemble de douze maisons, quatorze appartements et six unités inclusives accueille un mélange de familles, de jeunes couples et de séniors. À Jodoigne, le Béguinage des Sources est un autre exemple innovant d’habitat groupé pensé pour les plus de 50 ans. Ses concepteurs, deux quinquas qui n’ont rien de promoteurs immobiliers, proposent à leurs locataires un bail à vie pour occuper une des quatorze maisons du complexe qui compte également des espaces communs intérieurs et extérieurs. Le projet a mis quelques années à se définir avant de sortir de terre, mais comme le souligne son cofondateur, André Habay, « quand le rêve est bon, il se réalise ! »

À Hannut, Vincent Leroy développe un concept qui se rapproche de celui du Béguinage des Sources : Solidage, un immeuble accueillant onze appartements d’une chambre et une salle commune pour tous les locataires. Un choix guidé par le critère de l’accessibilité financière. « Quand je discute avec les personnes âgées, elles préfèrent un logement de deux chambres pour pouvoir accueillir un enfant ou des petits-enfants, mais elles ne veulent pas payer trop cher non plus, explique-t-il. La solution, ce sont des appartements d’une chambre et un espace partagé qui est utilisé à la demande. Soit un studio que tous les habitants peuvent réserver pour y accueillir leur famille ou des amis. »

Le modèle Abbeyfield

Un autre modèle se développe doucement mais surement : l’habitat groupé cogéré et locatif pour ainés autonomes. La première maison Abbeyfield est née en Angleterre en 1956. Aujourd’hui, en Belgique, on dénombre onze maisons de ce type, dont une à Perwez. Toutes proposent à leurs occupants de vivre autrement, en cooptation. Le principe est simple : chaque nouveau candidat doit d’abord se présenter devant l’assemblée des habitants. Ce sont eux qui décident de son admission dans la maison. Le processus requiert plusieurs rencontres, un examen minutieux du candidat et… du temps, beaucoup de temps. Six mois minimum. Charlotte Hanssens, présidente d’Abbeyfield Vlaanderen, en est consciente : la cooptation freine l’expansion et la popularité du réseau Abbeyfield. Mais elle reste, selon elle, indispensable. « On nous challenge souvent là-dessus mais je crois que le fait de se coopter est très important, insiste-t-elle. On doit partager un certain nombre de valeurs pour vivre ensemble dans cette maison. Créer un projet de vie, c’est un engagement. Sans cet engagement, très vite, on se retrouve dans un habitat où chacun a son appartement et où on partage peu. Il n’y a pas le même esprit. »

À Leuven, la maison Abbeyfield baptisée De Notenkraker est considérée comme une belle réussite par ses dix-sept locataires. Chacun y loue un petit appartement confortable, tout en partageant certaines activités et la gestion des espaces communs : jardin, cuisine, salon, terrasses, buanderie, local à outils, garage à vélos ou encore chaufferie.

Partager sa propre maison

Si la plupart des ainés réalisent qu’ils doivent évoluer, tous ne sont pas prêts à franchir le cap de la vie en communauté. Et ce, d’autant plus en déménageant et en réduisant drastiquement la taille de leur espace de vie. Certains décident d’avancer par petits pas et de rester dans leurs murs en ouvrant leur maison à une personne extérieure.

Parmi les formules proposées, celle de l’ASBL 1Toit2Ages rencontre un succès croissant auprès des personnes âgées isolées. L’association leur propose d’accueillir un ou plusieurs étudiants durant l’année académique. En échange d’une chambre, de l’accès à une salle d’eau et d’une petite place dans le frigo, le jeune verse un loyer modéré qui constitue un revenu d’appoint bienvenu auprès de son logeur. L’idée est de prôner le vivre-ensemble en prévoyant au minimum un repas par mois à partager. Il n’y a pas de domiciliation possible, mais une convention à titre précaire est signée entre les deux parties. L’an dernier, Delphine Janus, responsable de l’antenne néolouvaniste 1Toit2Ages, a créé 60 binômes. « À Louvain-la-Neuve, nous faisons face à un vieillissement de la population. Certains séniors apprécient tellement la formule qu’ils mettent parfois trois chambres à disposition des étudiants. Une fois qu’ils testent la formule, ils l’adoptent et resignent pour la plupart d’année en année. »

Mais tout le monde n’habite pas à proximité d’une université. Le concept d’1Toit2Ages n’est donc pas accessible aux plus campagnards de nos ainés. Certaines communes, conscientes des difficultés rencontrées par leurs seniors désireux de ne pas quitter leur maison, proposent des conventions pour des colocations adaptées. La Ville de Wavre a, par exemple, mis au point une formule d’habitat solidaire intergénérationnel pour les particuliers de 55 ans et plus. La Commune d’Ottignies-Louvain-la-Neuve a, elle aussi, élaboré sa version d’une colocation pour personnes âgées. Elle passe par un contrat de commodat. Le commodat permet la domiciliation, mais n’autorise pas la perception d’un loyer.

Courant septembre, le Brabant wallon conviait plus de 70 personnes à Wavre pour questionner les défis du vieillissement et partager les résultats d’une étude sur les besoins des ainés. La question du vieillissement actif était au cœur des interventions. Santé, autonomie, intergénérationnel comptent parmi les mots clés retenus par l’assemblée questionnée sur leurs points d’intérêt.
Jean-Michel Decroly a pris la parole au nom de l’IGEAT-ULB pour relater les résultats de l’étude menée par leurs soins. Mêlant statistiques et interviews d’ainés et acteurs du vieillissement en Brabant wallon, l’étude met en évidence une diversité de besoins selon divers profils de personnes définis à partir de plusieurs variantes : âge, localisation, situation du ménage, situation financière, possession d’une voiture… Il s’en dégage trois configurations selon le degré d’autonomie et de fragilité. En synthèse, l’étude retient l’importance de l’anticipation, de l’accès à un logement abordable pour les ainés locataires, le maintien des liens sociaux pour les ainés en situation de fragilité et conclut avec la nécessité de développer l‘offre en MRS et en résidences publiques.

Cette présentation magistrale a été suivie d’une rencontre avec la structure québécoise AQDR (association québécoise de défense des droits des personnes préretraitées, retraitées et ainées), venue présenter leur démarche « pensez plus tôt à plus tard ». À l’œuvre depuis plus de 35 ans, cette équipe propose différents outils d’information, de participation et d’accompagnement des personnes dès 50 ans. Assurément une inspiration pour le Brabant wallon !