Les quartiers alternatifs, lieux d'expérimentations multiples

Les quartiers alternatifs, lieux d'expérimentations multiples

Début juillet, pour fêter les cinquante ans de leur quartier, les habitants de La Baraque, à Louvain-la-Neuve, ont organisé deux journées mêlant conférences, échanges avec leurs homologues venus d’autres quartiers alternatifs, et moments festifs.

Textes : Bénédicte Dawance et Caroline Dunski - Image : Marielle Veckmans

Le plan du quartier de la Baraque dessiné par Marielle Veckmans en 1977

Début juillet, pour fêter les cinquante ans de leur quartier, les habitants de La Baraque, à Louvain-la-Neuve, ont organisé deux journées mêlant conférences, échanges avec leurs homologues venus d’autres quartiers alternatifs, et moments festifs.

Textes : Bénédicte Dawance et Caroline Dunski - Image : Marielle Veckmans

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À l’occasion du cinquantenaire de la naissance de leur quartier, apparu dans la foulée du «Walen buiten», à Leuven, et du déménagement de l’UCLouvain sur le plateau de Lauzelle, les «Barakis», comme ils s’appellent eux-mêmes, ont invité les habitants d’autres lieux d’expérimentation sociale, écologique, urbanistique et politique à partager leurs réalités (*). Tout droit venus de Pincemaille, à Estinnes, dans le Hainaut, et du Quartier libre des Lentillères, à Dijon, en France, ces derniers étaient conviés à témoigner de leurs expériences, des chantiers menés et de ceux qui les inspirent pour poursuivre cette aventure. Laquelle s’inscrit sous le signe de la lutte, comme aiment à le rappeler les protagonistes.

Une réhabilitation de site inspirante

Avant de devenir un écovillage, au tournant des années 1960 et 1970, Pincemaille était une zone de loisirs s’étendant sur les 55 hectares d’un domaine boisé. Progressivement, des personnes s’y sont domiciliées et les conditions de vie s’y sont dégradées. Depuis cinq ans, le nouveau gestionnaire du site a décidé d’en faire un écovillage en associant les habitants historiques et 35 nouveaux foyers logeant dans des habitats légers.

«Les choses se sont vraiment améliorées. C’est un projet qui tient par la force des habitants qui y vivent. Leurs loyers sont réinvestis à 100 % dans la réhabilitation du site», confiait Alexia Bucelli-Campus qui vit dans l’écovillage depuis quatre ans. Satisfaction partagée également par Laurent, récemment arrivé dans le quartier et qui se réjouit que l’entièreté des objectifs du Plan HP soient atteints. Il n’en reste pas moins vrai qu’au niveau urbanistique, les démarches pour régulariser les habitats légers n’ont pas été aisées.

C’est un projet qui tient par la force des habitants qui y vivent.

Alexia Bucelli-Campus, habitante de l’écovillage de Pincemaille.

La gouvernance territoriale sur le métier

La lutte imprègne aussi l’histoire du Quartier libre des Lentillères dijonnais, comme l’ont évoqué Jess, Brieux et Tinmar, certains de ses résidents ayant fait le déplacement pour les festivités néolouvanistes. En mars 2010, squatteurs, anarchistes et associations paysannes ont investi une parcelle urbaine abandonnée de neuf hectares pour s’opposer à un projet d’écoquartier mené par la mairie. Ils l’ont défrichée, cultivée et occupée pendant quinze ans. Aujourd’hui, sept ou huit maisons y sont squattées, tandis qu’une quarantaine d’habitats légers et différentes autoconstructions complètent le paysage. Le quartier compte une centaine d’occupants et autant d’usagers réguliers. Ensemble, ils forment une communauté très diverse, composée de personnes arrivées pour des raisons variées – militantisme, nécessité… Un melting-pot d’individus qui explorent de nouvelles formes de gouvernance territoriale pour gérer le lieu.

À noter que la gouvernance est un chantier qui est aussi à l’œuvre dans le quartier de La Baraque. Selon l’objet, les décisions se prennent à des niveaux restreints ou en assemblée générale, et l’enjeu de la représentativité des minorités reste crucial.
Par ailleurs, tant à La Baraque qu’à Pincemaille ou aux Lentillères, les relations avec le propriétaire légal des terrains occupés comme avec les autorités communales (ou municipales) nécessitent des ajustements constants et des mobilisations rendues compliquées par l’inconstance des investissements personnels. C’est une récurrence parmi d’autres dans ce type de quartier alternatif. On retrouve en effet systématiquement dans ces zones d’expérimentation une recherche sur d’autres manières d’utiliser le sol, en revisitant le sens communautaire de l’habiter, dans une approche à la fois écologique, sociale, solidaire, mais aussi artistique, urbanistique et politique.

Caroline Dunski


(*) L’évènement a été organisé avec l’aide de diverses associations telles qu’Habitat & Participation, le Réseau wallon du droit à l’habitat, les Ateliers d’arts de la Baraque, le ZonneKlopper ou encore le Centre culturel du Brabant wallon.

Pour aller plus loin : Le Plan HP

Le Plan Habitat Permanent (Plan HP), adopté par le Gouvernement wallon en novembre 2002 a été actualisé en avril 2011 et réactualisé le 23 décembre 2021. Il a pour finalité de favoriser l’accès aux droits fondamentaux pour tous, notamment le droit au logement. Le public-cible est constitué des personnes résidant de manière permanente dans un équipement à vocation touristique.

La Phase 1 du Plan HP veut favoriser la réinsertion dans un logement décent des personnes qui vivent dans un équipement fonctionnant sur le modèle d’un « camping » ou dans un autre équipement situé en zone inondable ; elle vise aussi à empêcher toute nouvelle installation de résident permanent ;
La Phase 2 concerne les autres équipements situés hors zone inondable. Pour ces derniers, les options sont plus ouvertes, certains pourraient être reconvertis en zone habitable tandis que pour d’autres il conviendra de maîtriser les entrées et de reloger progressivement les habitants permanents.

Pour l’habitat vert, les objectifs sont désormais distincts : il s’agit d’améliorer les infrastructures internes (alimentation en eau, électricité, éclairage public, voiries, égouttage) et de favoriser progressivement l’amélioration de l’habitat.

Le Plan HP est basé sur une implication des communes concernées dans le cadre d’un partenariat public/associatif des acteurs locaux susceptibles de contribuer à sa mise en œuvre et sur une adhésion volontaire de chacun, y compris des habitant·es permanent·es.

Les engagements respectifs de la Wallonie et de chaque commune sont consignés dans une convention de partenariat qui, outre un descriptif de fonction des divers intervenant·es, précise les leviers d’action prioritaires du dispositif.

L’évaluation du dispositif est effectuée par la Direction de la Cohésion sociale sur une base transversale et participative qui associe l’ensemble des acteurs concernés. Quatre évaluations ont été finalisées en 2005, 209, 2019 et 2024.

Les usages du territoire inspirent les lois

Que ce soit La Baraque, Pincemaille, Les Lentillères ou encore d’autres lieux, ces quartiers inédits sont le résultat d’un concours de circonstances qui fondent leur singularité et traversent ensuite les années. Posons comme hypothèse que ce ne sont pas des hasards de l’histoire, mais bien des laboratoires, des territoires « éprouvette » qui révèlent, par leurs singularités et leurs radicalités, des réalités invisibilisées ailleurs. Ces expériences questionnent l’habiter dans toutes ses dimensions. Elles forment des lieux-tests, des lieux de l’utopie réaliste, se confrontant au prosaïque, aux lois du temps et des fluctuations humaines.

Beaucoup de choses restent à l’état d’esquisse. La situation est inconfortable à plus d’un titre pour les habitants, les édiles, les responsables et gestionnaires communaux, mais aussi, plus largement, pour l’œil conformiste qui s’y aventure. Le laboratoire expérimente et les protagonistes observent ce qui s’y produit, puis multiplient encore les tests. Les usages questionnent et mettent en perspective les lois qui régissent ce vivre ensemble particulier et ce “commun” mis sur le métier. Car, il est important de se le rappeler, les lois transcrivent les réalités qui s’imposent au sein d’une société et que l’on estime justes pour tous. Elles actent des principes de fonctionnement pour le bien commun. Ces quartiers alternatifs sont-ils, in fine, des incubateurs d’innovation juridique ?
C’est, en tous les cas, la suggestion de Nicolas Bernard, professeur de droit à l’Université catholique de Louvain-Saint-Louis, invité à l’occasion de l’anniversaire de La Baraque. Ces territoires expérimentaux interrogent le rapport au lieu, dont le rapport à la propriété. Une vaste question qui entend démêler usage du sol, détenteurs du sol et droit du sol. « La Baraque s’est construite contre la propriété, à tout le moins en marge de la propriété, en revisitant ce droit de propriété », indique-t-il. La situation juridique reste non résolue à ce jour et sujet de recherche pour décoder, voire faire émerger des modes d’action qui pourraient à leur tour inspirer l’évolution des lois.

En matière de planologie aussi, La Baraque est un cas d’école. Le quartier a pu trouver une reconnaissance progressive dans les documents d’aménagement du territoire, malgré l’inconfort de l’écriture. De quoi lui conférer une reconnaissance juridique, toute relative soit elle.

Bénédicte Dawance