Un domaine, un clos ou une rue : le Brabant wallon n’échappe pas à la privatisation de l’espace public apparu ces dernières années. Le volet sécuritaire et la quiétude sont les principales motivations de ce repli sur soi et sur ses voisins. Les politiques et urbanistes y sont toutefois peu favorables.

Les domaines privés,  un urbanisme de l'entre-soi

Texte : Xavier Attout - Photo : Xavier Attout

Partage

” Domaine de Beauséant ». Un nom en lettres d’or inscrit à l’entrée, juste à côté d’un emblème à l’effigie des lieux. Un petit muret entoure de part et d’autre la barrière automatique blanche. Derrière, une longue allée dégagée qui s’étend sur 250 mètres avant de pouvoir rejoindre la trentaine de maisons que compte ce domaine privé. Un ensemble haut de gamme qui s’étend sur 7,88 hectares avec conciergerie, piscine et tennis. Situé à Rosières, non loin de l’autoroute E411, il est l’un des plus emblématiques du Brabant wallon. Il donne même l’impression de venir en droite ligne des États- Unis, où des milliers de « gated communities » de ce type ont été aménagés. « Ce domaine date des années 1970, du temps où Joseph Moreau de Melen était bourgmestre de la commune de Rosières, se souvient Christophe Hanin, échevin de l’Urbanisme de Rixensart. Il est totalement privé. Les propriétaires gèrent toutes les voiries eux-mêmes et sont très heureux de vivre là. Nous n’avons jamais eu de problèmes avec les habitants. Ce type d’aménagement ne serait toutefois plus accepté aujourd’hui, vu les nouvelles tendances d’aménagement du territoire. »

Si certains mettent le cap sur le Brabant wallon pour profiter d’un jardin et d’une certaine quiétude, d’autres souhaitent aller encore un cran plus loin. Soit profiter d’un jardin mais également vivre à l’abri des regards et dans un espace entièrement sécurisé. Un modèle à l’américaine de copropriété, plus horizontal que vertical. On en dénombre l’un ou l’autre en Brabant wallon. Le Domaine du Bercuit (Grez-Doiceau) est le plus connu. À côté de cela, on avoit également apparaitre d’autres modèles de privatisation, comme des voiries entièrement reservées aux habitants. Un modèle bien plus développé que les quelques domaines qui existent. D’une manière générale, ces espaces se retrouvent plutôt dans des communes privilégiées, en intérieur d’îlot ou dans des nouveaux lotissements haut de gamme qui ne rétrocèdent pas la voirie à la commune. L’objectif étant le plus souvent d’écarter ceux qui ne font pas partie de la rue pour garantir calme et sécurité. L’entretien est alors géré par la copropriété.

Nous sommes plutôt partisans d’éviter les clos privés qui n’apportent aucune plus-value aux habitants déjà présents et ne permettent pas une bonne intégration de ces nouvelles habitations aux tissus existants. Cédric Harmant, fonctionnaire délégué

Des couts pour la collectivité

Si le repli sur soi est une tendance souhaitée par certains habitants, la Région wallonne entend bien freiner tout développement de ce type. D’autant qu’il suscite de nombreux débats, que ce soit sur la privatisation des espaces, la ségrégation sociale, le lien social ou encore l’accent sécuritaire. Les permis pour les promoteurs qui ont cette ambition sont donc le plus souvent refusés. « Nous sommes plutôt partisans des voiries publiques et d’éviter les clos privés qui ne participent pas au maillage public des voiries, n’apportent aucune plus-value aux habitants déjà présents et ne permettent pas une bonne intégration de ces nouvelles habitations aux tissus existants, estime Cédric Harmant, le fonctionnaire délégué du Brabant wallon. Dans le même ordre d’idées, nous sommes généralement peu favorables aux voiries en cul-de-sac, même si elles deviennent publiques, car dans les faits, cela mène à leur privatisation. On essaie donc toujours d’avoir au moins un maillage piéton (sentier) au bout de ces voiries en cul de sac. »

Le cas classique aujourd’hui concerne une ouvertures de voirie, soit l’aménagement d’une nouvelle rue à partir d’une rue existante de manière à pouvoir y construire de nouvelles maisons. « Dans pratiquement tous les projets, les promoteurs rétrocèdent les voiries à la commune, explique Christophe Hanin, échevin de l’Urbanisme à Rixensart. Cela leur enlève une épine hors du pied en matière d’entretien et de gestion des déchets voire des impétrants. La commune subit alors les frais d’entretien ou de collectes de déchets, ce qui augmente la charge de travail. » Un constat négatif partagé par Cédric Harmant : « Remettre une nouvelle voirie dans le domaine public, cela veut dire que, même si elle est à la base réalisée et payée par le développeur, il faut à terme l’entretenir, et y faire arriver les services publics. Ce qui coute cher aux communes, et ce parfois pour quelques habitants supplémentaires seulement. Outre l’aspect urbanistique, l’enjeu est donc également financier. » La multiplication de nouveaux quartiers en Brabant wallon a également été un risque de voir se développer des « gates communities » d’un genre nouveau. Que ce soit à Bella Vita (Waterloo), Val Vena (Wavre), I-Dyle (Genappe), Papeteries de Genval ou encore Court-Village, ces nouveaux quartiers qui comprennent plusieurs centaines de logements ont surtout l’objectif de multiplier les services pour une communauté précise. S’ils sont ouverts vers l’extérieur et que les voiries sont publiques, y pénétrer peut être sujet à hésitation et freiner le promeneur qui s’imagine entrer dans un espace réservé. Le développement d’un important volet commercial permet toutefois de gommer en partie ce frein, comme on peut le voir à Genval et Court-Saint-Étienne.

LE BERCUIT, MODÈLE À L’AMÉRICAINE

Le Domaine du Bercuit est connu pour être l’un des plus importants domaines privés en Brabant wallon. Il faut toutefois préciser que cet espace de 160 hectares est en fait semi-privé. L’accès est autorisé pour une partie du domaine. Rappelons que son urbanisation est d’inspiration américaine où des villas de standing entourent un golf de 18 trous. Des caméras de sécurité contrôlent les lieux, de même qu’un garde à l’entrée. L’accès reste accessible par ses deux entrées principales, même si le fondateur, le baron Frédéric Rolin, imaginait les lieux entièrement clôturés. « Le domaine, qui a la forme juridique d’une SPRL, compte 366 lots, allant d’un appartement dans une des résidences à un terrain d’un hectare, expliquait il y a peu dans La Libre Michel Desaive, gérant du vaste domaine. Une vingtaine de lots doivent encore être construits. Ces dernières années, la Commission d’aménagement, garante de l’esthétique de l’ensemble, a reçu 14 demandes pour de nouvelles constructions. Il ne s’agit pas d’une copropriété classique, mais bien d’une association de fait, qui est une collectivité de propriétaires. » Le domaine compte 12,8 kilomètres de routes, dont 60 % sont privées et à 40 % communales. « Avoir une voirie privée garantit moins de passage et plus de tranquillité, c’est d’autant plus important pour les nombreux animaux vivant dans le domaine. C’est aussi une plus-value pour les propriétaires. Si le domaine n’est pas fermé physiquement, nous avons peut-être un projet de ce type dans les cartons. »