Les cartes narratives, un autre regard sur le territoire
Espace-vie ouvre ses pages à Morgane Gloux. En tant qu’artiste-cartographe et urbaniste, elle a deux désirs : permettre aux gens de regarder leur territoire différemment et rendre l’urbanisme accessible à tous.
Texte et illustration : Morgane Gloux
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Le projet des cartes narratives est né au fur et à mesure des années. J’avais l’idée première en tête : pouvoir me souvenir des lieux que j’ai connus, mais aussi des personnes que j’y ai rencontrées et des histoires qui y sont liées. C’est un voyage en Amérique Latine en 2017 qui a été le déclencheur. Comment garder en mémoire sept mois de voyage ? L’idée de la carte est venue assez naturellement, dessinée en perspective axonométrique. En représentant l’espace en trois dimensions et vu du ciel, je peux en effet montrer une multitude de détails, de personnages et de lieux. Ce point de vue m’a permis de dessiner aussi bien une synthèse d’un séjour dans une ville, une ferme ou une montagne, le temps d’une journée ou de plusieurs semaines. L’orientation, l’échelle et les proportions des cartes sont relatives aux histoires. Elles reflètent une réalité à la fois vécue et spatiale. Ces cartes forment la base de mon carnet de voyage. Ce qui était d’abord un projet intime et personnel est devenu un outil de travail lorsque je me suis rendu compte de l’impact qu’une carte narrative peut avoir pour les habitants.
Au fil des années, ma pratique a trouvé ses propres marques, alimentée par mon expérience d’urbaniste spécialisée en participation citoyenne. Les cartes retranscrivent aujourd’hui des récits d’usagers et racontent leurs liens avec les lieux qu’ils ou elles habitent ou pratiquent. Elles sont à la fois le résultat d’une démarche de compréhension participative que j’anime et le point de départ de réflexions, de mises en projets territoriaux pour des collectivités, bureaux d’études, écoles, associations, particuliers Le défi est à chaque fois de mobiliser toute une panoplie de compétences acquises (observation, analyse de données, animation du dialogue entre acteurs, dessin, cartographie) dans un processus fluide et naturel.
“Les cartes retranscrivent aujourd’hui des récits d’usagers et racontent leurs liens avec les lieux qu’ils ou elles habitent ou pratiquent » Morgane Gloux
Des illustrations qui racontent des lieux, des rencontres, des histoires
Valoriser un territoire, rassembler des habitants autour d’un projet participatif dans un quartier, monter un projet créatif dans une école, rendre un propos didactique, illustrer le souvenir d’un lieu de vie, créer un support artistique. Il existe autant de requêtes qu’il existe de cartes, même si certains points communs se détachent. Les cartes narratives sont des cartes réalisées à la main, sur papier. Elles sont subjectives et sensibles, à savoir qu’elles relatent une ou plusieurs expériences personnelles et se jouent des codes formels de la cartographie conventionnelle. Elles traduisent des idées dans un dessin simple graphiquement tout en exprimant des enjeux souvent complexes, parfois délicats. Enfin, elles s’adaptent à différentes échelles spatiales (lieu-dit, rue, quartier, ville, territoire) et temporelles (histoires passées ou futures, sur le temps d’une journée ou d’une année). Aussi, la création d’une carte n’est possible qu’en se basant sur des récits d’habitants ou d’usagers. De cette manière, le processus de dessin lui-même est à peu près aussi long que le processus de recherche : promenade exploratoire, entretien, atelier participatif, dessin collectif, analyse d’archives cartographiques et photographiques. Tous ces moments donnent corps à la réflexion et la carte narrative, à la fin, révèle une image « décantée » des propos recueillis.
Une méthode participative et accessible
Les cartes narratives mettent l’accent sur le patrimoine d’un lieu, qu’il soit naturel, bâti ou social, en révélant ses caractéristiques spatiales et humaines. Elles peuvent donc devenir un outil de valorisation d’un territoire. Elles possèdent également leur propre force esthétique et sont toujours le point de départ d’une interprétation libre. Au travers du processus de création, j’invite les personnes à prendre le temps de regarder autour d’elles et de se poser des questions qu’on aurait oubliées : « Quels endroits j’aime fréquenter ? » ; « Quel est le chemin que j’emprunte pour aller au travail ou à l’école ? » ; « Qu’est-ce que je ressens dans ce lieu ? » ; « Qu’est-ce que j’observe autour de moi ? » Des questions qui concernent chaque personne, où qu’elle se trouve, chacune apportant un point de vue unique. En effet, le territoire se ressent différemment en fonction de sa taille, de son genre et de ses autres particularités personnelles. Cette démarche d’exploration active alimente de nouveaux imaginaires et propose une nouvelle perspective sur des lieux qu’on pense parfois connaître par coeur. L’urbanisme peut paraître complexe et strictement réservé aux initiés. Pourtant, il touche à des sujets sociétaux fondamentaux dont chacun devrait pouvoir s’emparer pour imaginer collectivement des territoires plus durables. Je crois donc au fait qu’il est essentiel de le rapprocher du plus grand nombre. Cela passe par des outils efficaces, ludiques et pédagogiques, mais aussi par un certain art de prendre le temps : le temps d’écouter, d’expliquer et d’imaginer notamment. En définitive, ce n’est pas vraiment le dessin final de la carte narrative qui compte, mais plutôt le processus de création, qui rassemble des gens autour d’un objet commun et met en débat, qui permet de se réapproprier son lieu de vie et de prendre part à un projet, ou de simplement se sentir écouté.
Le regard de la culture
Se souvenir d’un lieu. L’inscrire dans sa mémoire. Y mettre un mot, y coller une histoire. Retenir une photo. Le sillonner et y passer du temps. La diversité des perceptions et des vécus d’un lieu nous invite à élargir nos modes de représentation. Sortir des conventions de la cartographie permet de déplacer notre regard et de questionner les usages et les significations du lieu. Une manière de capter un réel que notre Centre culturel explore et magnifie, par la multiplicité des pratiques artistiques et culturelles qu’il accueille, accompagne et fait émerger: dessiner l’eau et capter ses traces, transformer un espace public en lieu dédié au graph’ et au hip-pop, ou encore marcher et poser un regard collectif pour visibiliser des lieux délaissés. Des regards en biais pour nourrir la culture des territoires habités, c’est une raison d’être de notre Centre culturel. B. D.
Le parcours de Morgane Gloux
Après avoir étudié en France à l’école d’architecture de Nantes puis à Grenoble à l’Institut d’Urbanisme, Morgane Gloux a exercé pendant huit ans en tant qu’architecte-urbaniste à Bruxelles. Infos : lescartesnarratives.com
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