La ville a-t-elle un genre ?
La ville a-t-elle un genre ?
Texte : Frédérique Masquelier - Photos : Suède36
Les usagers et usagères de l’espace public n’y sont pas encore égaux. Parce que leurs besoins sont différents, mais aussi, et surtout, parce que les porteurs de projets omettent trop souvent de répondre à ceux des femmes, grandes oubliées des enjeux urbains.
Les usagers et usagères de l’espace public n’y sont pas encore égaux. Parce que leurs besoins sont différents, mais aussi, et surtout, parce que les porteurs de projets omettent trop souvent de répondre à ceux des femmes, grandes oubliées des enjeux urbains.
Texte : Frédérique Masquelier - Photos : Suède36
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«La ville a-t-elle un genre ?», interroge l’architecte Lise Lopez, du Centre d’études et de recherches urbaines (ERU) bruxellois, s’exprimant à l’occasion d’une conférence organisée de concert par le Centre culturel de Tubize dans le cadre du projet « F + Féminins + rielles » et par la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon (11 mars 2025).
«Cette conférence ambitionne de penser l’espace public avec un autre regard, intégrant la diversité et la complexité des usages qui s’y déroulent, invitant à revoir leurs significations et repenser nos pratiques d’aménagement» a introduit Bénédicte Dawance, coordinatrice de notre Maison de l’urbanisme.
Depuis l’urbanisme pensé au masculin jusque dans les années 1950-60, où les femmes étaient absentes tant de la politique que de la planification urbaine, les mentalités ont évolué. Déjà au tournant des années 1970 et 1980, les premières activistes et militantes féministes revendiquent leur droit à la ville et remettent en cause la neutralité de l’espace public. Plus tard, les années 1990 et 2000 voient l’émergence des études de genre. Des femmes géographes, urbanistes et sociologues se font le porte-voix de la diversité et réfléchissent à une ville nouvelle, une ville de proximité, balayant les conceptions stéréotypées de séparation des fonctions productives et résidentielles.
Aujourd’hui, la ville se veut inclusive. Un objectif qui passe nécessairement par l’étude des besoins des usagers et usagères de l’espace public à travers le prisme de leur genre.
«Les hommes occupent, les femmes s’occupent»
«Le rapport des femmes à l’espace public diffère de celui des hommes », énonce Lise Lopez en se fondant sur les manières de se déplacer des unes et des autres, mais aussi sur leurs usages et activités. « Les hommes occupent, les femmes s’occupent», indique-t-elle, citant l’anthropologue française Chris Blache. « Bien souvent, les femmes traversent l’espace public pour mener une série de tâches, quand les hommes ont le loisir d’y flâner, rapporte-t-elle. Les femmes poussent une poussette ou tirent un caddie avec leurs courses. Et la plupart du temps, elles ne sont pas seules. Elles tiennent la main d’un jeune enfant, donnent le bras à une personne âgée.» Un enseignement qui en dit long sur la nécessité de rendre les villes accessibles à toutes et tous, en ce compris aux personnes à mobilité réduite, qui représentent 30 % des usagers. Car les PMR n’englobent pas seulement les personnes en chaise roulante, mais aussi les seniors, les mères et leurs bambins, les personnes qui font leurs courses ou trainent une valise derrière elles, voire celles qui sont en situation d’infirmité temporaire, par exemple.
Des projets exemplaires
Outre l’accessibilité, la question de la sécurité est également un enjeu majeur des villes inclusives, avance Lise Lopez. «Le besoin des femmes de se sentir en sécurité conditionne l’aménagement de l’espace public, explique-t-elle. Un impératif qui, au final, profite à tous.»
Dans le cadre du Contrat de quartier durable Magritte à Jette, le bureau ERU a mené, entre 2019 et 2023, et en partenariat avec le collectif Habitant.e.s des Images, un projet socioéconomique baptisé «Toutes dans la rue». «Il s’agit d’un processus participatif, détaille l’architecte. Nous avons recueilli la parole des femmes pour partager leur expérience de l’espace vécu et transmettre des recommandations aux auteurs de projets.» Avec deux constats majeurs : l’absence des femmes et des adolescentes dans l’espace public de ce quartier jettois, et le manque d’activités comme d’espaces appropriés. «Les femmes interrogées nous ont confié qu’elles ne trouvaient rien à faire dans l’espace public. Mais aussi que les aménagements proposés n’étaient ni beaux, ni agréables, et encore moins sécurisants.» Ont découlé de ces échanges cinq recommandations faites par l’ERU aux auteurs de projets, leur intimant de créer les conditions d’une bonne visibilité, d’assurer la mobilité de toutes et tous, de façonner des lieux polyvalents en termes de fonction et de confort, de garantir la propreté et des identités de lieux représentatifs, et de faciliter une fréquentation équilibrée.
Des grands principes directeurs mis en pratique par ailleurs par d’autres bureaux au sein de projets exemplaires. Ainsi, pointe Lise Lopez, du réaménagement des rues Esseghem et Jules Lahaye, ainsi que de celui du parvis Lojega, opéré lui aussi dans le cadre du Contrat de quartier durable Magritte à Jette par le bureau d’urbanisme et d’architecture bruxellois Suède 36. «Les espaces sont devenus plus clairs, plus dégagés et, de ce fait, plus accueillants, liste-t-elle. Les chemins ont été lissés pour être praticables par des personnes à mobilité réduite, des placettes ont été créées et sont réinvesties par des enfants qui y jouent et y dessinent à la craie.»
Évoquant le réaménagement des espaces publics de la cité de logements sociaux d’Esseghem, mené pour le Contrat de quartier durable Magritte toujours par l’architecte et urbaniste italienne Paola Viganò, Lise Lopez retient plusieurs évolutions positives. À commencer par l’activation des pieds d’immeuble en y logeant notamment un local associatif ouvert sur la rue. Mais aussi la lisibilité des cheminements piétons, la construction d’une halle abritée pour accueillir divers évènements, la mise en œuvre d’une signalétique claire, le soin apporté à l’éclairage public, ainsi que, au sein des espaces récréatifs, la diversification et l’éparpillement des terrains de jeux, tout comme la multiplication des assises dans le mobilier urbain.
Les femmes interrogées nous ont confié qu’elles ne trouvaient rien à faire dans l’espace public. Mais aussi que les aménagements proposés n’étaient ni beaux, ni agréables, et encore moins sécurisants.
Lise Lopez
Dès la cour de récré
Le travail sur le genre et l’espace public ne s’arrête pas au seuil des bâtiments. En témoigne le projet de nouvelle cour de récréation de l’école Jacques Brel, à Jette toujours, fruit du travail de l’agence parisienne et bruxelloise Les Marneurs. «L’occupation genrée de l’espace public se marque très tôt, dès la petite enfance, assure Lise Lopez. On le voit dans les cours de récréation où, bien souvent, le terrain de foot prend la majeure partie de la place disponible. Les jeux de ballons étant des sports plutôt étiquetés ‘garçons’, les petites filles sont reléguées aux abords du terrain, et doivent se contenter d’un espace étriqué pour leurs propres jeux.» En repensant totalement la cour de l’école jettoise pour non seulement la verduriser un maximum, mais aussi y créer des jardins thématiques comme autant d’espaces sensoriels, de zones de jeux et de découverte axés sur l’expérimentation plutôt que sur la compétitivité, les architectes des Marneurs ont instauré une dynamique nouvelle et plus inclusive. Sans oublier les parents. «Un seuil surélevé est destiné aux câlins parents-enfants, mais a aussi pour but de favoriser les échanges entre parents et membres du personnel de l’école, souligne Lise Lopez. À l’entrée de l’établissement, une placette agrémentée de bancs publics invite les parents à socialiser entre eux. Une rampe d’accès pour les personnes à mobilité réduite et les poussettes complète le tout.»
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