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En 2019, Cyrano de Bergerac a attiré 20 000 spectateurs dans les ruines de Villers-la-Ville © DEL Diffusion

Explorer de nouveaux horizons

Le Brabant wallon ne manque pas d’infrastructures et d’événements culturels d’envergure. Toutefois, la crise sanitaire a jeté un éclairage sans concession sur la fragilité d’un secteur et poussé les opérateurs culturels à redéfinir leurs actions pour continuer à soutenir la création, d’une part, et faire revenir les publics, d’autre part.

Texte : Caroline Dunski – Photos : DEL Diffusion, Ph. Santantonio, O. Servais et S. Torrisi

Comme le montre le diagnostic établi par la Province dans le cadre de son Contrat de développement territorial, le Brabant wallon héberge 15 centres culturels, dont 12 sont reconnus par la Fédération Wallonie-Bruxelles. 24 des 27 communes sont équipées d’au moins une bibliothèque communale ou publique. On ne compte pas moins de sept théâtres, qui proposent des prestations régulières en des lieux fixes, et autant de compagnies et de théâtres itinérants. Il y a aussi six cinémas, dont les capacités varient des 3 000 places du Cinéscope de Louvain-la-Neuve aux 235 places de l’unique salle de L’Étoile à Jodoigne.

Le diagnostic provincial dénombre aussi 14 académies de musique (dont certaines proposent aussi les arts de la parole et de la danse) et trois d’arts plastiques. Enfin, une carte mentionne les autres lieux et acteurs culturels, ainsi que les événements d’envergure qui se tiennent régulièrement en divers lieux du Brabant wallon, comme les spectacles théâtraux d’été dans les ruines de l’Abbaye de Villers-la-Ville, le Festival du film historique de Waterloo, les Fêtes de la Saint-Martin à Tourinnes ou encore le Festival du rire de Bierges.

À Louvain-la-Neuve, en 2019, l’Aula Magna a accueilli 58 représentations de spectacles, réunissant 45 000 spectateurs, soit une moyenne de 776 spectateurs par représentation. Généralement, ce sont des opérateurs extérieurs, tourneurs ou producteurs, qui louent les lieux. L’Atelier Théâtre Jean Vilar (ATJV) y occupe une quinzaine de dates par saison. « En moyenne, nous jouons 25 spectacles par saison, dont la moitié en création, précise Adrienne Gérard, responsable des relations publiques. Pendant la saison 2019-2020, 67 000 places étaient à vendre. Nous jouons dans différentes salles en fonction du type de spectacle accueilli. La capacité du Théâtre Blocry est de 116 places, il permet l’accueil de spectacles plus intimistes, avec un rapport scène/salle qui permet une grande proximité du public avec les artistes. À partir de septembre, le Théâtre Jean Vilar entre en rénovation pour environ deux saisons, nous avons donc dû nous adapter pour trouver d’autres lieux partenaires pour cet intervalle. Il y a entre autres La Ferme ! et le Centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, mais aussi des chapiteaux. » Soulignons aussi la réouverture du Monty, qui héberge le Tof Théâtre à Genappe, et la création de nouveaux lieux, peu de temps avant la crise sanitaire. Comme La Sucrerie, inaugurée à Wavre à la mi-novembre 2019, et les deux salles de Ciné4 (240 places), ouvertes à Nivelles le 16 février dernier, soit moins d’un mois avant le confinement. Comme toutes les salles de spectacles, ces lieux ont dû fermer leurs portes dès le 13 mars dernier.

 

Une culture démocratique inclusive

Les chiffres des infrastructures n’expriment pas toute l’étendue de l’offre culturelle ni des publics auxquels elle s’adresse. En Brabant wallon, de nombreux partenariats entre opérateurs culturels permettent de mutualiser les moyens et donnent lieu à de très enthousiasmantes initiatives. Ces dernières visent notamment à favoriser une culture démocratique inclusive. Citons par exemple les 19 Centres d’expression et de créativité (CEC) qui ont pour mission de favoriser le développement culturel des individus et des groupes, par l’expression, la créativité et les pratiques artistiques, afin qu’ils puissent inventer et participer à la vie sociale et culturelle. À la différence d’une académie ou d’un cours artistique particulier, les CEC visent l’expression citoyenne et l’émancipation sociale et culturelle autant que l’expression artistique.

Dans une carte blanche publiée dans Le Soir, Bernard Foccroulle, ancien directeur de La Monnaie et membre-fondateur de Culture & Démocratie(1), soulignait que les arts et la culture ne doivent pas être considérés comme du simple divertissement apportant un vague supplément d’âme, et rappelait la nécessité d’ « investir massivement dans l’éducation et la culture ».

Les droits culturels font partie des droits humains fondamentaux. Le rôle des centres culturels est de les garantir et, notamment, de renforcer l’accès de tous aux oeuvres, d’accroitre la capacité d’expression et de créativité artistique du citoyen afin de renforcer son rôle d’acteur, de mettre l’artiste au coeur de nos cités, d’offrir des moments conviviaux de rencontre, d’échange d’idées et de débat… d’autant plus cruciaux en ces temps troublés où les publics isolés sont encore plus fragilisés.

 

Il s’agit notamment de lever les obstacles à la création et à la diffusion pour toutes et tous, sans inégalités induites du genre, de la prétendue race ou du handicap.
Myriam Masson, codirectrice du Centre culturel du Brabant wallon

 

En réunissant des acteurs variés de la vie culturelle dans un groupe de réflexion en faveur d’un redéploiement de la culture en Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard, ministre de la Culture, appuie sa stratégie sur le choix politique de garantir ces « droits culturels » en soutenant la création et en allant davantage à la rencontre des publics. Myriam Masson, codirectrice du CCBW, fait partie du groupe de réflexion. « Suite à la crise Covid, l’ensemble de nos réflexions ont surtout porté sur la question des ‘invisibles’. Pas seulement en termes de public, mais aussi en termes d’artistes et de professionnels de la culture. Il s’agit notamment de lever les obstacles à la création et à la diffusion pour toutes et tous, sans inégalités induites du genre, de la prétendue race ou du handicap. » Il s’agit aussi d’ancrer les projets culturels dans le territoire où ils se trouvent en développant une relation de proximité, tant avec le public qu’avec les différents acteurs de la vie locale, et en les inscrivant véritablement dans leur environnement social, environnemental, économique et écologique. Les centres culturels locaux, les centres d’expression et de créativité, les bibliothèques et autres acteurs de proximité apparaissent sur ce point comme des maillons essentiels.

Jeune public et personnes isolées

Le Centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve dispose d’une salle de 605 places. Depuis 1986, il entretient une coopération très étroite avec le Centre culturel du Brabant wallon, pour proposer des spectacles destinés aux publics scolaires, du fondamental au secondaire. Lors de la saison 2019-2020, près de 10 000 enfants et ados ont assisté à une séance scolaire. Confronter les jeunes au spectacle vivant permet de les inciter à se questionner, à débattre entre amis, en classe, en famille…

« Allo culture », ce sont des rendez-vous culturels téléphoniques qui permettent de rompre l’isolement pendant un moment, d’échanger, de sortir un peu de son quotidien, d’entendre de nouvelles choses et de retrouver sa dignité.
Ariane Hanin, animatrice chargée de médiation culturelle (CCBW)

Avant la pandémie, le Centre culturel du Brabant wallon portait et développait aussi un projet intitulé « Culture à domicile ». « Il s’agit ’aller chez des personnes âgées et isolées pour leur proposer un moment de culture, d’échange et de détente, explique Ariane Hanin, animatrice chargée de médiation culturelle. Nous venions avec une valise qui contenait des livres, des courts-métrages, une oeuvre du Musée du Petit Format, un produit local à déguster et quelques jeux. Avec le Coronavirus, il a fallu réinventer ces rencontres afin de respecter les mesures sanitaires en vigueur ! Nous voulions par-dessus tout poursuivre ces échanges. Nous avons alors développé « Allo culture », des rendez-vous culturels téléphoniques qui, comme « Culture à domicile » auparavant, permettent de rompre l’isolement pendant un moment, d’échanger, de sortir un peu de son quotidien, d’entendre de nouvelles choses et de retrouver sa dignité. » (lire ci-contre).

Cet été, l’heure du « déconfinement » culturel ayant sonné, les opérateurs culturels brabançons, tout comme leurs homologues des autres régions, ont concocté des propositions adaptées au contexte sanitaire exceptionnel, en revoyant les jauges, notamment. C’est le cas du spectacle d’été qui, habituellement depuis 1987, draine chaque été des milliers de personnes à Villers-la-Ville, à raison de 900 spectateurs par représentation. La société de production DEL diffusion a reporté à l’été 2021 la création de Lucrèce Borgia, qui devait réunir sur scène une dizaine de comédiens et comédiennes, et choisi de proposer Notre-Dame de Paris à la place, une alternative originale qui intègre pour l’accueil des spectateurs les paramètres contraignants du déconfinement (distanciation, masques, etc.). Seuls 200 spectateurs pourront assister chaque soir à ce seul en scène dans lequel Éric De Staercke évoquera l’œuvre de Victor Hugo. L’avenir nous dira si ces propositions préfigurent une nouvelle relation au public.

« Allo Culture »

Parfois, la culture s’invite subrepticement chez des personnes âgées isolées qui ne vont pas, ou plus, au théâtre, dans des musées, des salles de spectacle ou d’exposition. À Genappe, un partenariat entre les centres culturels du Brabant wallon et de Genappe et le CPAS local, a permis que la magie opère, malgré parfois les réticences initiales des personnes auxquelles s’adressent les rendez-vous culturels téléphoniques d’Allo culture. Ce projet est une adaptation du projet « Culture à domicile », suspendu pour cause de Covid.

Comment cela se passe-t-il ? Cinq animatrices du CCBW et du Centre culturel de Genappe ont contacté chaque personne présente sur une liste de bénéficiaires sélectionnés par le CPAS, pour savoir s’il lui plairait d’écouter régulièrement un texte court qui lui serait glissé au creux de l’oreille. Ariane Hanin, animatrice chargée de médiation culturelle au CCBW, a contacté une trentaine de personnes et 12 seulement ont accepté d’établir ce lien régulier qui leur était proposé. « Il y a beaucoup de gens chez qui nous avons senti de la tristesse. Il y a une dame qui m’a dit ‘oh vous savez, plus rien ne m’intéresse, ne perdez pas votre temps avec moi’. Généralement, c’est alors en disant ‘allez on va essayer une fois’ que l’on obtient un ‘oui’. Certaines personnes n’ont pas l’énergie de foncer vers cette ‘nouveauté’. J’espère qu’on va bien choisir les textes et que ces appels permettront de belles rencontres. »

Pour entamer le dialogue et faire connaissance, les animatrices disposent d’une « enveloppe à papote », avec une quarantaine de questions qu’elles tirent au sort. « Si vous étiez un parfum… », « quelle est votre boisson favorite ? », « que voulez-vous me raconter sur votre prénom ? »… « Cela marche bien, confie Ariane. Ensuite, je raconte le texte court, pendant trois-quatre minutes, puis nous en parlons. C’est un projet qui peut avoir de l’avenir, parce que les personnes âgées vont peut-être rester confinées longtemps et que l’absence de contact physique dans ce projet est rassurante. Nous appelons toujours les mêmes personnes, pour qu’un lien se crée. »