Les enfants, bannis de l’espace public ?

Les enfants, bannis de l’espace public ?

Entre l’omniprésence de la voiture, l’insécurité, mais aussi l’émergence, ces dernières années, de plus en plus de lieux « Adults Only », nos villes et villages semblent avoir été vidés de leurs plus jeunes usagers. En Belgique francophone, Bruxelles n’échappe pas à cette triste tendance. Mais elle se vérifie aussi dans d’autres provinces, et notamment en Brabant wallon. Enquête sur un divorce qui prive les enfants de leur soif d’aventure et d’autonomie.

Texte : Frédérique Masquelier

Entre l’omniprésence de la voiture, l’insécurité, mais aussi l’émergence, ces dernières années, de plus en plus de lieux « Adults Only », nos villes et villages semblent avoir été vidés de leurs plus jeunes usagers. En Belgique francophone, Bruxelles n’échappe pas à cette triste tendance. Mais elle se vérifie aussi dans d’autres provinces, et notamment en Brabant wallon. Enquête sur un divorce qui prive les enfants de leur soif d’aventure et d’autonomie.

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En 1980, les enfants échappaient à la surveillance des adultes pendant cinq à six heures par jour. Un temps libre précieux pour leur développement, incluant le trajet aller-retour jusqu’à l’école, les jeux au parc et dans le quartier, ainsi qu’une course occasionnelle à l’épicerie. Près de cinquante ans plus tard, cette bulle d’autonomie s’est drastiquement réduite à… trois minutes, observe le philosophe et urbanologue français Thierry Paquot, soutenant que les enfants sont désormais accompagnés où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent, dans un environnement considéré comme dangereux. Les déplacements sont en grande majorité motorisés et les activités – scolaires comme extrascolaires – strictement encadrées. À tel point que les plus jeunes semblent avoir disparu des villes et des villages, comme s’ils n’avaient plus d’existence propre dans l’espace public.

À moins que ce ne soit l’espace public qui les rejette, purement et simplement. Ces dernières années, en effet, certains lieux normalement ouverts à tous leur sont dorénavant expressément interdits. Sous la bannière « No kids » ou « Adults only », des établissements Horeca réservent l’usage de leurs piscines, restaurants, terrasses ou plages privées aux plus de douze ans. Une forme de discrimination décomplexée qui a gagné d’autres secteurs. Début janvier, l’initiative de la SNCF et de son wagon Optimum réservé aux seuls adultes a créé une véritable polémique en France, relançant le débat sur la place donnée aux enfants dans la société.

Pas assez grands pour aller et venir librement d’un côté, trop bruyants ou envahissants de l’autre, les enfants ne seraient-ils pas – plus – considérés comme des citoyens à part entière ?

De l’Italie à la France

Heureusement, des voix s’élèvent ici et là pour les défendre. Celles de penseurs, comme le Français Thierry Paquot ou, avant lui, le chercheur italien en psychologie et sociologie Francesco Tonucci. Celles de personnalités politiques, aussi, à l’image de Sarah El Haïry, Haut-commissaire française à l’Enfance. Dans un récent entretien accordé en janvier à la revue française À Vivre, celle-ci dénonce fermement le phénomène des espaces interdits aux enfants dans l’Hexagone, qu’elle qualifie de « sécession urbaine ». L’enfant n’est pas une nuisance sonore, mais un citoyen dont la présence est le signe d’une ville saine, martèle-t-elle, reprenant ce faisant l’idée formulée par Francesco Tonucci. Fort de plus de trente ans de recherches et d’ateliers incluant les enfants dans la fabrique de la ville, ce dernier compare la jeunesse à un « indicateur environnemental sensible ». Pour lui, « une ville où les enfants jouent dans la rue est une ville sécurisante, non seulement pour eux, mais aussi pour les personnes âgées, pour les handicapés et pour tous les autres citoyens ». Et Sarah El Haïry d’abonder en annonçant travailler, depuis juin 2025, sur un Code de l’Enfance pour mieux entériner le droit des enfants à occuper l’espace public sans entraves discriminatoires, et ainsi obliger les acteurs publics et privés à repenser l’accessibilité universelle. Une prise de position décisive de la part d’une instance gouvernementale, liant explicitement la protection de l’enfance à la conception des aménagements.

"Coupe du temps", un collage sur l'évolution de la place des enfants dans l'espace public à travers les siècles, réalisé par Gabriel Isnard.

Architectes et urbanistes

Sur le terrain, cela fait plusieurs années que les architectes et les urbanistes apportent leur petite pierre à l’édifice. Projet par projet, ils imaginent des espaces publics pensés pour les enfants. Les rues et places publiques sont les premiers lieux sur lesquels ils s’attardent, suivis des écoles, des centres sportifs et, plus généralement, des espaces assidument fréquentés par un public d’enfants : les parcs, les plaines de jeux. Mais leur action est limitée et encore trop ponctuelle.

D’autant que bien d’autres lieux gagneraient à être plus inclusifs. Francesco Tonucci attire entre autres l’attention des professionnels sur les lieux d’attente, où les enfants sont contraints de faire la queue ou de patienter « sagement » aux côtés de leurs parents – administrations, musées, gares, aéroports, hôpitaux… Il épingle également une série d’espaces privés, comme les hôtels et les restaurants. Sans oublier, et c’est plus étonnant, les copropriétés, dont les règlements d’ordre intérieur violent la Convention internationale des droits de l’enfant adoptée par les Nations unies en 1989, et en particulier le droit des enfants à… jouer. « Il est presque toujours interdit de jouer dans les escaliers, sous les porches et même parfois dans les cours à certaines heures de la journée, en général après le déjeuner, quand les adultes peuvent avoir envie de se reposer », relève-t-il, ajoutant ne pas avoir trouvé, dans les textes de loi, d’article défendant le droit à la tranquillité des plus âgés.

La « petite échelle » de l’enfant

Avec ceci que lorsqu’il s’agit de penser des lieux pour les enfants, il est impératif de changer d’échelle. À Bâle, en Suisse, une expérience amusante a été menée par le canton pour prendre la réelle mesure d’un aménagement urbain adapté aux plus jeunes : se mettre à genoux dans l’espace public, de manière à avoir les yeux à 1,20 mètre du sol, comme ceux d’un enfant de neuf ans. Dans le même état d’esprit, l’urbaniste danois Jan Gehl soutient que la ville s’appréhende en marchant, soit à environ cinq kilomètres par heure. C’est à cette allure que l’être humain perçoit les détails et les opportunités d’interaction. Une considération particulièrement vraie pour l’enfant, qui se retrouve plus perdu encore que l’adulte dans des environnements calibrés pour les trente ou cinquante kilomètres à l’heure de la voiture, créant des espaces dilatés, illisibles et angoissants. Repenser la ville à hauteur d’enfant, c’est, pour Jan Gehl, revenir à cette « petite échelle » tout en valorisant les perceptions sensorielles.

ET EN BRABANT WALLON ?

Évoluant dans un cadre verdoyant et campagnard, les Brabançons ont tendance à oublier un peu vite que leurs villes, villages et hameaux ne sont pas pour autant exemplaires en matière d’accueil des enfants. Les espaces publics y sont globalement malmenés, et rares sont les lieux qui sont adaptés à la jeune génération. Certes, les centres urbains cristallisent davantage de problématiques, entre insécurité et agitation (trafic automobile, trottoirs étroits, espaces publics à soigner…), mais c’est l’ensemble du territoire qui peut être questionné sous cet angle. Partout, les rues et les placettes gagneraient à être plus ludiques et inclusives. Ne fut-ce qu’en repensant les cours d’école et les abords des quelque 250 implantations scolaires que compte la province, la plus-value pour les enfants, et leurs parents au passage, serait appréciable.

Une ville où les enfants jouent dans la rue est une ville sécurisante, non seulement pour eux, mais aussi (...) pour tous les autres citoyens

"Une histoire idéale dans un monde qui ne l’est pas !", un collage sur le rapport entre la ville et les enfants réalisé par Gabriel Isnard et Salomé Nicod.

LES « RUES AUX ENFANTS »

Les premières « rues aux enfants » sont apparues dans les pays anglo-saxons sous le terme de « play streets ». Depuis leur naissance à New York, en 1914, à leur arrivée en Europe dans l’entre-deux-guerres par la porte du Royaume-Uni, elles offrent des espaces sécurisés aux plus jeunes en réaction à l’augmentation du trafic automobile et au nombre croissant d’accidents impliquant des enfants. En France, les initiatives citoyennes et militantes des années 1990 trouvent un écho institutionnel en 2015, lorsque le premier appel à projets national « Rues aux enfants, rues pour tous » est lancé par un collectif d’associations. Les premières expérimentations durables voient le jour l’année suivante, dans plusieurs grandes villes dont Paris et Lille. En Belgique, des « speelstraten » fleurissent en Flandre dès les années 1970 et 1980, à Gand et Anvers notamment, obligeant les voitures à marquer le pas pour protéger les jeux d’enfants. Plus tard, entre 1990 et 2000, ce sont des rues entières qui sont temporairement fermées au nord du pays durant les weekends ou les vacances scolaires. Plus près de chez nous, dans la capitale, sous l’action du collectif de parents « Ville aux enfants », la commune de Saint-Gilles multiplie les fermetures de rues depuis 2010 pour recréer une « convivialité urbaine », offrant aux riverains, petits et grands, de se réapproprier l’espace public. À l’échelle nationale, c’est en 2018 que le code de la route belge intègre le panneau de signalisation « rue scolaire » pour permettre la fermeture des rues lors des entrées et sorties de classes. L’objectif est double : sécuriser les abords des écoles, mais aussi améliorer la qualité de l’air.

VÉGÉTALISER LES COURS D’ÉCOLE

Le rapprochement entre l’école et la nature se marque dès les années 1950 dans des pays comme le Canada, le Danemark ou la Suède, avec le mouvement des classes de plein air. La suite logique est l’entrée de la nature dans l’enceinte scolaire, en végétalisant les cours de récréation. Ici aussi, l’impulsion est donnée par ces mêmes pays pionniers qui étudient la baisse des tensions entre élèves dans des cours verdurisées dès les années 2000. Il faut attendre une décennie pour que ces nouvelles tendances trouvent leur chemin jusqu’à la Belgique. Le collectif Tous Dehors est mis sur pied en 2012 pour accompagner les enseignants désireux d’emmener leurs élèves hors des murs de l’école en Wallonie et à Bruxelles. En 2016, la campagne « Ose le vert, recrée ta cour » subsidie la végétalisation des cours d’école au sud du pays avec le soutien des associations Good Planet et Natagora. L’appel à projets « Opération Ré-création », lancé en 2021 par Bruxelles Environnement et Perspective.brussels, fait pareil dans la capitale. Dans les deux cas, le but poursuivi est le bien-être des élèves, mais aussi l’atténuation de l’effet d’ilot de chaleur urbain et la plus grande perméabilité des sols. Chez nos voisins français, les cours « Oasis » mises en place à Paris à partir de 2017 répondent aux mêmes attentes.

Interview

Et si les enfants redessinaient nos quartiers ?

Gabriel Isnard est un jeune architecte fraîchement diplômé de l’UCLouvain. Pour son mémoire de fin d’études, ce passionné d’espace public a décidé de s’attarder sur la ville coconstruite avec les enfants, en poussant les portes de l’école Peter Pan à Saint-Gilles. Son objectif ? Ne pas imposer sa vision d’adulte, mais penser l’aménagement urbain avec les premiers concernés en les invitant à dessiner la rue de leurs rêves. Il a ensuite traduit leur imagination foisonnante — où se mêlaient piscines de bonbons et nourriture gratuite — en une série de revendications d’autonomie et de liberté, aboutissant à des plans d’urbanisme utopiques mais redoutablement fonctionnels.

Aujourd’hui, Gabriel Isnard prolonge ses recherches par un engagement citoyen concret. Actif au sein du collectif saint-gillois « La ville aux enfants », il orchestre l’événement « Trace ton chemin » qui aura lieu le 17 avril. Ce jour-là, près de 2 000 enfants s’empareront de la rue pour y dessiner leur trajet domicile-école à la craie. Plus qu’une animation de quartier, le jeune homme, en collaboration avec le corps enseignant, a pensé cet événement comme une manifestation festive et pédagogique.

Une occasion inédite pour les plus jeunes, sensibilisés à leurs droits, de rendre visible leur fragile présence dans la ville et de revendiquer la mise en place de quartiers scolaires apaisés.

Vous avez étudié la littérature scientifique internationale sur le rapport entre la ville et les enfants. Y a-t-il des recherches menées sur le sujet en Belgique ?

Pas à ma connaissance. Quand j’ai choisi mon sujet de mémoire en début de master, il a été perçu comme très « niche ». Tonucci, par exemple, était inconnu de mes professeurs ! Ce qui ne veut pas dire que rien n’est fait pour l’enfant en milieu urbain en Belgique. À Bruxelles, il existe les « contrats école », un outil de Perspective.brussels dont l’ambition est d’améliorer l’environnement scolaire dans la capitale et de renforcer les relations entre l’école et son quartier. Ces « contrats école » génèrent des aménagements coconstruits avec les élèves : fermetures de rues scolaires, création de placettes devant les établissements pour créer du lien entre les parents, installation de potagers… Par ailleurs, sur le devant de la scène internationale, les lignes bougent aussi. De grandes institutions s’emparent de la ville aux enfants, comme l’Unicef avec son réseau de villes amies des enfants pour 2020/2026. On redécouvre aussi des concepts géniaux comme les « terrains d’aventure » : des espaces laissés totalement neutres où les enfants peuvent faire des cabanes et expérimenter une vraie liberté créative, sans être encadrés. C’est très présent dans les pays nordiques et en Angleterre ; cela a existé en France après la Seconde Guerre mondiale et refait son apparition ces dernières années.

Justement, à l’international, quels sont les pays précurseurs en la matière ?

L’Italie a clairement posé les fondations, notamment grâce à Tonucci. Dans sa ville natale, Fano, s’est tenu le premier conseil municipal ouvert aux enfants en 1991, une expérience reconduite chaque année depuis. Les conseils des enfants se réunissent pour donner leur avis sur la fabrique de la ville. Et en trente ans d’existence, les enfants des premiers conseils ont grandi et certains d’entre eux se sont même lancés en politique. L’Amérique du Sud a aussi des initiatives très fortes. J’adore cette phrase d’un ancien maire de Mexico qui disait que « pour lutter contre les problèmes de drogue, il faudrait faire en sorte de créer une ville où les enfants sortent dehors. » C’est puissant sur le plan symbolique : ceux que l’on veut surprotéger des maux de la ville sont en fait la clé pour la sauver.

Et les pays scandinaves, souvent cités en exemple ?

Eux, ils ont cinquante ans d’avance sur la manière de penser l’urbain, tout comme les Pays-Bas d’ailleurs. Ces pays ont refusé le modèle des grandes zones commerciales en périphérie pour préserver le dynamisme et la mixité de leurs centres-villes, en priorisant la mobilité douce et les zones piétonnes. Leurs centres urbains, très fréquentés et exempts de voitures, sont donc plus propices aux enfants. Mais c’est surtout une question culturelle. Les Scandinaves ont une confiance énorme en leur communauté. Avoir une ville pour les enfants, c’est avant tout avoir une ville où les parents se sentent assez en sécurité pour laisser leurs enfants gambader seuls. Même les bébés siestent dans leur poussette à l’extérieur, sans surveillance ! Cette confiance nordique se marque également dans les cours d’école : beaucoup donnent directement sur l’espace public, séparées par une simple estrade, sans barrière physique.

-> Gabriel Isnard, Les Enfants bâtisseurs. Comment coconstruire la ville avec les enfants?, travail de fin d’études à l’UCLouvain, 2025.

Le saviez-vous?

La commune d’Ottignies-LLN s’est dotée d’un Conseil communal des enfants (CCE) dès 1990, pour faire entendre leur voix et leur permettre de se plonger dans l’exercice de la gouvernance. Renouvelé en 2026, il adopte désormais une forme plus participative. Une ambition dans laquelle s’est inscrite la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon. Début mars, elle a pris part à une animation pour la vingtaine de jeunes élus en les emmenant sur le terrain pour les sensibiliser aux enjeux de l’aménagement du territoire et de l’évolution urbaine. À travers l’analyse de cartes et une visite des différents quartiers, les enfants ont pu observer la transformation de leur commune et les projets de développement en cours.

Dans un autre registre, à Louvain-la-Neuve, les cours de l’école des Bruyères ou du lycée Martin V, pour ne citer que ces établissements, sont ouvertes sur l’espace public.

Le Conseil des enfants de la commune d'Ottignies-Louvain-la-Neuve participe à une animation avec la Maison de l'urbanisme du Brabant wallon.

Un peu de lecture

  • Gabriel Isnard, Les Enfants bâtisseurs. Comment coconstruire la ville avec les enfants ?, travail de fin d’études à l’UCLouvain, 2025.
  • Thierry Paquot, Pays de l’Enfance, Terre urbaine, 2022.
  • Thierry Paquot (dir.), La Ville récréative. Enfants joueurs et écoles buissonnières, Infolio Éditions, 2015.
  • Jan Gehl, Pour des villes à échelle humaine, Ecosociété, 2012.
  • Francesco Tonucci, La ville des enfants, pour une (r)évolution urbaine, Parenthèses, 2019 (édition originale en 1996).