Empreintes coloniales et décoloniales dans les espaces publics et culturels

Espace-vie s’est penchée sur les traces de la mémoire coloniale dans les paysages, bâtis et culturels du Brabant wallon. Et ce, à travers deux prismes. Le premier prisme porte sur les traces matérielles (toponymie, statuaire, monuments, etc.) qui interrogent la contribution du Brabant wallon dans l’aventure coloniale. Il explore aussi la place concédée à la décolonisation de ces espaces. Le second prisme met en relief la manière dont des artistes et/ou organismes culturels, muséaux et universitaires actifs en Brabant wallon et ailleurs s’emparent de la question de la décolonisation des savoirs et des regards. Si notre échelle géographique est de facto alignée sur celle du contexte colonial (histoire belge et internationale), nous avons été tout particulièrement attentives à la résonance de cette problématique, mondiale, en Brabant wallon.

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Textes : Karima Haoudy et Caroline Dunski - Photos : Nicolas da Silva Lucas, Idesbald Goddeeris, Maureen Schmetz, Hervé Thouroude et Westtoer

Empreintes coloniales dans l'espace public

Du fin fond des campagnes ardennaises à la façade maritime de la côte belge, le Congo colonial est là. Dans son ouvrage The Leopard, the Lion, and the Cock, Matthew G. Stanard recense une kyrielle de traces qui parsèment nos tissus urbains et ruraux. C’est près de 450 noms de rue qui font référence au Congo et à l’entreprise coloniale, pour ne se cantonner qu’à la toponymie. Mais en Brabant wallon, combien de traces ? Et surtout, que disent ces traces des rapports du Brabant wallon avec le Congo et avec le processus de décolonisation ? Tout d’abord, les quelques témoignages identifiés à ce jour appartiennent à une séquence chronologique qui couvre toute l’histoire de la colonisation belge et de l’après-Indépendance, soit de la fin du 19e siècle à 1967, avec notamment le Mémorial Kongolo situé à Gentinnes (Chastre). De typologies différentes, ces traces s’inscrivent stratégiquement dans la politique nationale de réhabilitation de l’entreprise coloniale belge. Et ce, après les vives critiques nationales et internationales qui dénoncent la désorganisation, les abus et les crimes qui contraindront Léopold II à céder les rênes de l’État Indépendant du Congo, « sa colonie privée » au Gouvernement. Le Congo est désormais une colonie belge, de 1908 à 1960. Dans l’esprit de l’époque, il fallait, sur cette longue période, affirmer la légitimité d’une entreprise dite civilisatrice. Avant d’aller à la rencontre de cette mémoire, il est important de rappeler que ce faisceau de traces et sa rhétorique paternaliste sont à lire avec un recul historique et qu’il est nécessaire de les appréhender dans le contexte idéologique, des 19e et 20e siècles.

Vendre et vanter le Congo colonial

À distance, la propagande coloniale louera un contingent de « petits et grands » personnages qui, issus du Brabant wallon, ont participé, dans des domaines variés, à l’aménagement et à la consolidation du régime colonial. Pour certains, c’est même à l’aube de la mise en place de la colonie. C’est le cas des « onze pionniers de l’œuvre congolaise » originaires de Perwez que la Biographie coloniale évoque à travers le parcours militaire d’Eudore Closet. Dans ce sillage, d’autres communes honorent leurs enfants du pays, dépeints comme des « héros morts pour la civilisation ». À l’instar du Monument dédié à Arthur Dandoy, géomètre originaire de Céroux-Mousty et considéré comme « l’un des premiers européens à avoir atteint les confins du Haut Kasaï », qui a participé à la répression de tribus africaines insurgées. Des recherches historiques plus approfondies devraient permettre de nuancer le récit hagiographique que nous livre la Biographie coloniale à propos de ce personnage et de bien d’autres qui, à défaut de statues, sont élevés par le verbe élogieux, sur le socle des solides valeurs patriotiques.

Un remerciement à V. Bragard, UCL, G. Convents, historien, anthropologue et spécialiste du cinéma de l’Afrique coloniale et contemporaine, V. Vandermeesch, UCL, P. Van Schuylenbergh, Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, V. Pourcelle, G. Valdès, E. Meuwissen, historien, C. Braeckman journaliste, et enfin les historiens P. Blanchard et I. Goddeeris, qui ont nourri cet article par leurs réflexions, leurs questions et apports de ressources documentaires. Un remerciement appuyé tout particulièrement à D. Verhaegen, documentaliste-défricheur.

L’exemple de Victorien Lacourt et celui d’autres familles (Goffin, Jolly, Solvay, etc.) mettent en relief l’importance des réseaux internationaux d’une bourgeoisie qui trouvera dans la colonisation de juteux débouchés, économiques et foncier.

Le sillon de la possession

Moins visible dans l’espace public, mais néanmoins éclairante pour comprendre l’organisation du système colonial, est la contribution des « grandes » familles à l’entreprise coloniale. L’inventaire de M. G. Stanard ne sonde pas le sillon des relations économiques et politiques, qu’ont tissées, depuis le Brabant wallon, les « grandes » familles avec le Congo. Celles-là même qui, issues du sérail de la bourgeoisie et de l’aristocratie terrienne et industrielle, ont contribué à la fabrique du territoire du Brabant wallon. L’historien Éric Meuwissen rappelle la convergence des intérêts coloniaux, économiques et fonciers, au sein de ces familles : « C’est le cas, par exemple, du jardinier-horticulteur Victorien Lacourt, aussi désigné le Premier colon ou le Jardinier du Congo qui, originaire de Grez-Doiceau, a fait fortune au Congo en exploitant des plantations de café, cacao et de caoutchouc, déployées sur de vastes concessions sur la rive du Sankuru ». Fortune faite au Congo, il bâtira, dans son fief, la Villa Sankuru (Le Coteau). Cet exemple et celui d’autres familles (Goffin, Jolly, Solvay, etc.) mettent en relief l’importance des réseaux internationaux d’une bourgeoisie qui trouvera dans la colonisation de juteux débouchés, économiques et fonciers. Aujourd’hui, des artistes congolais, comme Sammy Baloji, exhument le lien entre passé et présent, à travers les fléaux de l’exploitation des ressources minières du Congo, sous notre ère postcoloniale, laquelle perpétue l’ordre d’un marché mondial inégal.

Rond-point et pas de vue critique

D’autres témoignages illustrent la veine sociale et philanthropique de l’entreprise coloniale, à l’instar de la Résidence Stanley, home des vétérans coloniaux. De cet établissement, fondé en 1948 par le colonel Muller, à proximité du lac de Genval, il ne reste plus qu’un buste de Léopold II. Un buste qui allait se fondre dans le lierre de l’oubli si, en 2005, « La Liane », une association d’anciens colons, n’avait pas convaincu la commune de Rixensart de le restituer, au cœur d’un rond-point à Genval. La résurgence de ce symbole colonial, dénué d’une contextualisation, est à replacer dans la lignée de réhabilitations, au début des années 2000, de figures coloniales dans l’espace public, essentiellement flamand (Neerpelt, Herk-de-Stad, Deinze, etc.). Des come-back conjugués à une restauration de symboles coloniaux contestés, comme c’est le cas du Monument du Congo au Parc du Cinquantenaire, nous apprend l’historien Idesbald Goddeeris.

Inconnu à cette adresse

Diverses marques ponctuent le paysage brabançon wallon. Toutes sont unies par l’emploi d’une rhétorique qui élude les parts sombres de l’esclavagisme, du racisme, des souffrances, des pillages, mais aussi des amitiés belgo-congolaises qui ont jalonné cette histoire commune. Plus que tout, en sont absents les Congolais et Congolaises. Aucune rue ou témoignage en hommage aux figures de la décolonisation : Paul Panda Farnana, premier congolais diplômé de l’École d’Horticulture de Vilvorde, Patrice Lumumba, Joseph Kasavubu, etc. En cela, le Brabant wallon ne se distingue pas du reste du territoire belge, qui ne compte à ce jour qu’une rue (à Charleroi) et un petit square (à Ixelles) dédiés à Lumumba. Récemment, la ville de Louvain a ôté une statue de Léoplod II de l’espace public et a ravivé le souvenir de l’infirmière belgo-congolaise Augusta Chiwy engagée comme volontaire pendant la Bataille de Bastogne.

Reconstruire une histoire chorale

Constat est fait de la nécessité aujourd’hui de regarder cette histoire dans toutes ses nuances, ses paradoxes et aussi de combler ses angles morts, en mettant en lumière les figures africaines oubliées. Au monologue de ces vestiges, il faut joindre les voix plurielles, notamment celles des décolonisés et de tous ceux et celles qui les questionnent. Retirer de l’espace public ces symboles au risque de contribuer à un effacement de la mémoire ? Maintenir ces traces tout en déconstruisant le discours colonial via un appareillage pédagogique et/ou via une réponse artistique comme l’a fait tôt, en 1978, l’Algérie indépendante, avec l’intervention de M’hamed Issiakhem ? Rendre un hommage tangible aux figures africaines mises dans l’ombre ? C’est dans ces sens différents que certains acteurs publics, et surtout de la société civile, s’attellent à la déconstruction du discours colonial pour reconstruire une histoire chorale, à la suite des appels de la rue du mouvement Black Lives Matter.

Karima Haoudy

Diverses marques ponctuent le paysage brabançon wallon. Toutes sont unies par l’emploi d’une rhétorique qui élude les parts sombres de l’esclavagisme, du racisme, des souffrances, des pillages, mais aussi des amitiés belgo-congolaises qui ont jalonné cette histoire commun.

Pour en savoir plus

© Hervé Thouroude

Pascal Blanchard est historien, chercheur-associé au Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation (CRHIM-UNIL) à Lausanne, spécialiste du fait colonial, des immigrations et de l’histoire contemporaine. Il a publié ou codirigé de nombreux ouvrages dont La République coloniale (Hachette Pluriel, 2006), Vers la Guerre des identités ? (La Découverte, 2016), Colonial Culture in France since the Revolution (Indiana University Press, 2014), Les années 30, et si l’histoire recommençait ? (La Martinière, 2017), The Colonial Legacy in France. Fracture, rupture and Apartheid (Indiana Press University, 2017) et Décolonisations françaises. La chute d’un empire (Éditions de La Martinière, 2020). Il est le co-auteur/co-réalisateur de plusieurs documentaires, et notamment Sauvages. Au cœur des zoos humains (Arte, 2018) et Décolonisations. Du sang et des larmes (France 2, 2020). En 2020-2021, le Président de la République Emmanuel Macron et le ministère délégué à la Ville lui ont demandé de présider le conseil scientifique pour la création du recueil Portraits de France destiné à renforcer les présences de personnalités issues des immigrations et des outre-mer dans les noms de rues.

” Détruire les traces du passé, même violentes, est pour moi contre-productif.”

Pascal Blanchard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Idesbald Goddeeris est professeur d’histoire coloniale à la KU Leuven. Depuis dix ans, il a consacré des recherches et des publications sur les débats postcoloniaux en Flandre et en Belgique portant sur la mémoire pendant le 50e anniversaire de l’Indépendance, d’une part et sur la place de la mémoire coloniale dans l’espace public, d’autre part (question traitée dans des journaux académiques internationaux : Interventions, Postcolonial Studies et Zeitgeschichte). D’autres sujets nourrissent son intérêt. Il est coéditeur de l’ouvrage Le Congo colonial. Une histoire en questions (Renaissance du Livre, 2020) et prépare une monographie sur l’histoire des missionnaires, qui paraîtra en octobre 2021 chez LannooCampus. Idesbald Goddeeris est un grand amateur du Brabant wallon, il a grandi à Ottenbourg, à moins d’un kilomètre de la frontière linguistique et a accompli sa dernière année de l’école primaire à Basse-Wavre.

” La décolonisation commence par la base selon moi. La première étape est d’organiser des débats et d’entendre les voix différentes et divergentes : celles des militants anticolonialistes, des Africains, des personnes issues de la diaspora africaine mais aussi de ceux et celles qui ont participé et adhéré, encore aujourd’hui, à l’entreprise coloniale. ”

Idesbald Goddeeris

 

Décoloniser l'espace public

Nombreuses sont les traces qui parsèment notre paysage d’une narration unilatérale de l’expérience coloniale mais comment prendre en charge ces traces ? Au déboulonnage, d’autres voies sont possibles. Échange sur ces questions d’actualité avec Pascal Blanchard et Idesbald Goddeeris.

Propos recueillis par Karima Haoudy

Que disent nos paysages bâtis de notre rapport à la mémoire coloniale ? 

Pascal Blanchard : Les espaces publics racontent un temps de commémoration de la période coloniale où figurent les « grands noms » de l’épopée coloniale, les principales figures des explorations et des conquêtes coloniales, mais aussi les noms des batailles, des pays (et territoires) et en fin de compte aussi des imaginaires de l’époque coloniale. Par définition, c’est une vision patriotique et de glorification. Il ne peut y avoir de lecture critique dans l’espace public issu de ces époques coloniales. Nous sommes face à un espace public qui ne donne qu’un récit, qu’un regard, qu’une vision.

Depuis quand la place de la mémoire coloniale dans l’espace public est remise en question ?

P. B. : C’est depuis une cinquantaine d’années que la mémoire coloniale est remise en cause par les « militants anticolonialistes », mais leurs revendications (très minoritaires) n’ont guère été entendues car fortement minoritaires dans l’opinion et incapables de s’imposer dans le rapport de force avec l’opinion, les États ou les médias. Le changement, depuis une quinzaine d’années, est lié à une question générationnelle, avec désormais une lecture critique du passé qui implique beaucoup plus de personnes, bien au-delà des militants et notamment des intellectuels, des chercheurs et des artistes. C’est une question de génération.

Que pensez-vous du déboulonnage des statues ? 

P. B. : Je peux comprendre le cheminement qui, au sein de cette génération, fait que certains militants et militantes (pas tous et pas toutes d’ailleurs) ne veulent plus attendre et veulent voir l’espace public enfin changer. Pour autant, je pense que ce n’est pas la bonne « option ». Détruire les traces du passé, même violentes, est pour moi contre-productif. Il faut garder les traces de ce passé pour justement le déconstruire. Par contre, cela n’a de sens que si les monuments existants servent à des fins pédagogiques, avec des textes et commentaires qui, dans l’espace public même, servent à les expliquer. À les commenter de manière critique.

Quels sont les conseils que vous pouvez donner à des communes confrontées à des témoignages coloniaux ?

P. B. : Mon conseil pour une collectivité publique est assez simple : en priorité avoir une politique globale et l’expliquer, ne pas réagir au coup par coup, mais développer sur l’ensemble d’un territoire une politique globale qui ouvre un débat, valide une politique et travaille à 360° ces enjeux ; définir une cohérence dans cette politique sans chercher à ne répondre qu’à une seule revendication ou à des revendications qui émanent d’un seul groupe, mais donner la parole à des collectifs les plus larges possible ; travailler autant la réflexion et la diffusion de savoir, que des actions concrètes, tout en proposant des solutions concrètes de réflexions sur les monuments (ou noms de rues existants), mais aussi en proposant de nouveaux monuments ou noms de rues. Le plus important, me semble-t-il est de mettre en débat ces enjeux et de travailler sur le savoir et la connaissance, car ce qui est essentiel c’est de travailler sur et pour la prochaine génération.


 

 


 

Pourquoi était-ce important aux 19e et 20e siècles d’occuper les espaces publics de la métropole par des aménagements urbains qui portent le discours colonial ?

Idesbald Goddeeris : C’est un trait caractéristique de la Belgique, surtout quand on compare à d’anciennes puissances coloniales comme les Pays-Bas, où il y a relativement moins de monuments en hommage aux acteurs coloniaux.

Comment expliquez-vous une telle ampleur et intensité de la propagande au sein des territoires belges ?

I. G. : Tout d’abord, cette propagande s’explique par la stratégie de réhabilitation de Léopold II et du projet de l’État indépendant du Congo érodés par les critiques de la communauté internationale et nationale, suite aux nombreuses exactions commises. État qui sera transformé en Congo belge en 1908. La plupart de ces monuments datent de l’entre-deux-guerres et vont jusqu’aux années 1950. On voit ainsi se déployer sur l’ensemble de la Belgique francophone et néerlandophone, une intensive et persuasive campagne qui se traduit entre autres par des monuments célébrant les « pionniers du Congo », qui malgré leur rôle minime, sont élevés en héros. C’est dans la même veine que s’inscrit la politique de commémoration des soldats de la Première Guerre mondiale. Il s’agissait de donner une « aura » à un projet que l’on voulait défendre comme cause nationale et aussi, de mobiliser l’ensemble de la population pour le projet colonial.

Espaces publics, « physiques » mais qu’en est-il de la colonisation des espaces immatériels, ceux assignés aux mentalités et imaginaires ?

I. G. : Au-delà des traces matérielles, la colonisation imbibe toute la société. Et ce, via des canaux multiples : publicité, films, manuels scolaires, BD, expositions coloniales ou autres, etc. Le projet colonial occupait ces espaces, physiques et mentaux, avec une seule narration. Ce discours défendait la colonisation comme entreprise nécessaire pour apporter « le bien » et « la lumière de la civilisation occidentale » à des populations placées « dans les ténèbres de la primitivité ». Des pages noires, on n’en parlait pas. Le racisme, la ségrégation, la répression, les expropriations, les pillages, les violences sont absents de cette narration qui a longtemps occupé l’espace mental et physique belge, au moins jusqu’au XXIe siècle. Car, il n’y avait pas de contre-narration, de nuances, de voix dissonantes ou même de possibilité d’expressions des colonisés.

Comment expliquez-vous cette pénurie voire absence de contre-narration en Belgique ?

I. G. : Elle s’explique, entre autres, par le fait que l’État belge a fermement fermé l’accès à son territoire aux Congolais, pendant la période coloniale et jusqu’aux premières décennies des années 1960. Et ce, contrairement à d’autres puissances coloniales, voisines comme la France, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, plus ouvertes à « leurs » diasporas coloniales. L’arrivée d’un nombre, plus significatif, de congolais en Belgique est tardive et remonte au début des années 1990 sous l’effet des grandes crises qui ont secoué l’Afrique centrale. L’arrivée de ces différentes vagues d’immigrés – en nombre réduit et que la Belgique ne pouvait plus refuser – a apporté sa pierre à l’édifice à la compréhension du fait colonial belge. Ces anciens colonisés ont pu contrer le discours unilatéral, critiquer la version réductrice, raconter leurs réalités et faire part de leur vécu de la colonisation. Ils ont parlé du racisme contemporain, qu’ils ont aussi vécu, eux et leurs aïeuls, sous l’emprise coloniale. C’est donc nouveau pour la Belgique, à la différence d’autres contrées colonisatrices, qui vit depuis peu ce clash, ce débat inédit. Et ce, à tous les étages. Cette consternation concerne aussi la génération plus ancienne de Belges qui, aussi, n’a pas entendu d’autres narrations, en dehors de cette propagande coloniale.

En quoi les récents événements survenus un peu partout dans le monde dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, sont-ils différents du rapport de notre société à la fracture coloniale et ce, en comparaison avec le passé ?

I. G. : Les protestations contre l’espace public colonial, en Belgique, remontent déjà au début des années 2000, à la suite de la publication de l’ouvrage Les fantômes du Roi Léopold (1998) du journaliste américain Adam Hochschild. En Belgique, la contestation des symboles coloniaux éclate en 2004 à Ostende avec l’amputation de la main de la sculpture d’un Congolais qui figure au sein du Monument Léopold II le long de la digue. Depuis, on voit apparaître, ici et là de manière parcellaire et spontanée, des actes (mise en peintures, graffitis « assassins », etc.) ciblant ces symboles un peu partout en Belgique (Namur, Bruxelles, Tervuren, Anvers, etc.) mais à chaque fois, ceux-ci sont restaurés et rétablis tels quels dans l’espace public, hormis à Ostende où la Ville a décidé de ne pas restaurer la sculpture à la main amputée. C’est aussi depuis ces dernières années que l’on observe de timides changements avec notamment deux initiatives menées en 2018 à Charleroi et à Ixelles pour rappeler dans la toponymie le souvenir de Lumumba. Mais il s’agit là d’initiatives aussi rares que discrètes portant sur des espaces confidentiels : une ruelle à Charleroi et une petite enclave d’un square à Ixelles qui n’a pas changé son nom. Par ailleurs, elles ne s’inscrivent pas dans une démarche globale de décolonisation. Le changement majeur s’est produit durant le printemps 2020, sous le mouvement Black Lives Matter. Ainsi, à l’initiative d’autorités publiques, quelques monuments Léopold II sont extraits de l’espace public, dans les villes de Mons, d’Ekeren ou de Gand. La ville de Leuven va un cran plus loin en ôtant la statue de Léopold II de la Galerie des ducs de Brabant sur la façade de l’Hôtel de ville alors que le bâtiment est classé et en parallèle, met en exergue à travers un nom de rue, le parcours de l’infirmière belgo-congolaise Augusta Chiwy. Quelques communes modifient aussi leurs toponymies pour réhabiliter davantage des itinéraires de femmes (Etterbeek) sans lien direct avec la décolonisation ou retirent le nom Léopold II du paysage toponymique : Sint Niklaas en juin 2020 et avant les récents événements, en 2019, Termonde et Courtrai. Ces deux dernières villes mènent ces démarches sans être guidées par une véritable politique de décolonisation de l’espace public. À signaler aussi que la région Bruxelloise s’attèle à la décolonisation des espaces publics avec la mise en place d’un groupe de travail et a entrepris de débaptiser le tunnel Léopold II. D’autres villes embraient (Leuven, Anvers, etc.) mais de manière, il faut le reconnaître, bien trop timorée par rapport à l’ampleur des requêtes du mouvement citoyen.

Pourquoi si peu de traces liées à la décolonisation ?

I. G. : L’espace public est essentiellement « blanc et masculin » en Belgique. C’est une différence à nouveau avec quelques pays voisins qui ont cherché précocement à endiguer l’invisibilité des anciens colonisés. C’est le cas des Pays-Bas ou de l’Angleterre qui ont consacré dans leurs espaces publics des monuments et/ou des noms de rues aux acteurs de la lutte anti-décoloniale, entre autres. Par exemple, une statue en hommage à Gandhi est érigée dès 1968 à Londres. Ceci s’explique par une décolonisation mentale retardée et par l’arrivée tardive de ce débat sur la place publique, belge. Ces retards sont imputables, comme nous l’avons évoqué, à la présence tardive d’immigrés congolais, en Belgique. Chose importante pour mettre en exergue des personnalités africaines, il est indispensable d’avoir accès aux données historiques, aux archives, détenues et conservées en Europe. La décolonisation porte aussi sur ce patrimoine archivistique, gisement de données et d’éclairages qui permettrait tant à l’Afrique qu’à l’Europe de mieux comprendre cette histoire commune et de donner voix au chapitre aux Africains et aux militants anticolonialistes. La numérisation devrait nous y encourager comme nous le montre des expériences menées sur ce terrain historique les Pays-Bas.

Que pensez-vous du déboulonnage de statues ?

I. G. : Je suis partagé. N’étant pas iconoclaste, j’envisage deux pistes. La première porte sur un retrait de l’espace public de certains témoignages qui rendent hommage à des figures contestées ou à un discours auxquels la majorité des citoyens ne veut plus rendre hommage. Je préconiserai, après une consultation citoyenne, d’entamer progressivement un déboulonnage de ces symboles contestés qui ne devraient pas être détruits mais plutôt conservés dans un Musée de la propagande qui pourrait jouxter le Musée de l’Afrique centrale de Tervuren. Dès lors qu’elles sont rassemblées en un lieu unitaire et mises en dialogue les unes avec les autres, nous pourrions plus aisément décortiquer les mécanismes de la propagande et comprendre le langage, les objectifs de ces statues, le contexte et les effets du système colonial dans sa globalité. L’autre piste à mener en parallèle est de rendre hommage aux victimes des affres du colonialisme et aux militants et résistants anticolonialistes. Cette mise en lumière est aussi essentielle que très urgente selon moi. L’espace public doit proposer de multiples perspectives sur les lectures du fait colonial. Mais au-delà du fait colonial, se pose la question de la représentation des immigrations. Peu de monuments ou de noms de rue en hommage aux italiens, polonais, turcs, marocains, espagnols et d’autres diasporas scandent nos territoires. Or, cette immigration a contribué à l’histoire de la Belgique et est la société belge, dans toutes ses nuances.

Mais à propos du déboulonnage des symboles contestés et du rassemblement de ceux-ci au sein du Musée de la propagande, ne craignez -vous pas que ces opérations de soustractions contribuent à un oubli de la mémoire coloniale, dès lors qu’elle n’est plus visible aux yeux de tous ? Ne pourrions-nous pas les maintenir tout en les adossant à un appareillage pédagogique et critique?

I. G. : Je ne pense pas qu’une statue à la narration unilatérale, située sur la place publique, aide à se remémorer. D’autant plus qu’elle peut offenser les minorités africaines. Même si elles sont accompagnées de panneaux explicatifs, je ne crois pas que les textes soient lus. D’autre part, ces textes sont la plupart du temps soit muets sur les exactions commises (ex. Halle, Grammont, Ostende, etc.), soit tellement dilués dans la culture du « compromis » qu’ils éludent les réalités du colonialisme. Mais certaines villes assument, depuis 2018, l’éclairage complet. Hasselt, Ekeren et Malines ont, par exemple, rétabli dans des supports connexes aux symboles coloniaux, la réalité des violences et le sort des victimes au Congo, sous Léopold II. N’étant pas iconoclaste – j’insiste – la troisième piste est de confier ces vestiges polémiques à des artistes qui peuvent investir une réponse-riposte et corriger les failles de la mémoire. C’est dans cette veine que s’inscrit Chokri Ben Chikha qui sonde le passé colonial pour en proposer d’autres perspectives, ancrées dans le contexte contemporain. À la mise en place de dispositifs tangibles (panneaux, appel aux artistes, etc.), je suis convaincu qu’il faut « envelopper » ces témoignages d’explications par des publications et/ou par des actions culturelles, à l’instar de parcours guidés qui permettent en public de questionner le discours colonial et de le déconstruire par un regard critique.

Décoloniser l’espace physique, bâti : comment faire et avec qui ? Quels sont les conseils que vous pouvez donner à des communes qui veulent prendre en charge ces témoignages coloniaux ?

I. G. : La décolonisation commence par la base selon moi. La première étape est d’organiser des débats et d’entendre les voix différentes et divergentes : celles des militants anticolonialistes, des Africains, des personnes issues de la diaspora africaine mais aussi de ceux et celles qui ont participé et adhéré, encore aujourd’hui, à l’entreprise coloniale. Il est nécessaire d’organiser une confrontation démocratique des points de vue. Il faut que ces débats soient le plus documentés à la lumière de l’apport des recherches historiques actuelles et du recul critique. À ce débat se greffe la question « que faire de cet héritage ? » qui doit être résolue selon moi par la population via une consultation publique. Il faut laisser à la population le choix car le déboulonnage provoque aussi des frustrations et des incompréhensions, délétères. Débattre, comprendre et enfin, déterminer collectivement le devenir de ces vestiges, voilà quelques pistes pour assumer cet héritage contesté.

Décoloniser pour rendre visible[s]

Pour partir sur les traces de la colonisation et de la décolonisation en Brabant wallon, on pourra explorer l’espace public, mais aussi le travail de certains universitaires et artistes qui parlent de décoloniser les musées, les savoirs et les regards.

Alors que depuis un an une commission parlementaire se penche sur le passé colonial de la Belgique avec l’objectif d’en extraire des enseignements pour le futur, dans d’autres sphères, académiques et artistiques, des hommes et des femmes s’interrogent sur l’invisibilisation des personnes afro-descendantes. Ils et elles revendiquent de décoloniser les territoires culturels et de porter un regard qui cesse d’être européo-centré, non seulement sur le passé, mais aussi sur l’avenir. Dans les lignes qui suivent, nous avons appréhendé cet enjeu universel à l’aune d’exemples brabançons.

Contrer le « néo-colonialisme scientifique »

Décoloniser les savoirs et la recherche, tel est l’enjeu de l’ouvrage collectif La série BUKAVU. Vers une décolonisation de la recherche, édité par Aymar Nyenyezi, An Ansoms, Koen Vlassenroot, Emery Mudinga et Godefroid Muzalia, qui s’évertue à rendre audibles les « voix silencieuses ». C’est-à-dire celles des assistants de recherche qui, en République démocratique du Congo, effectuent l’essentiel travail de terrain pour le compte des chercheurs, seniors ou juniors, des pays du Nord, sans que leurs contributions ne soient ni correctement rémunérées ni explicitement mentionnées dans les publications qui en résultent. C’est aussi un blog, Silent Voices : Bukavu Series, qui explore la dynamique de pouvoir entre les chercheurs du Nord et du Sud, la façon dont le savoir est produit et les problèmes éthiques soulevés par la recherche effectuée sur des terrains conflictuels.

Soutenu par l’Université de Gand et l’UCLouvain, le projet montre que cette dynamique de pouvoir découle des relations de dominations coloniales qui restent prégnantes au sein de diverses institutions, universités, fondations, gouvernements et autres organisations non gouvernementales. Élisée Cirhuza, un des auteurs de l’ouvrage, parle d’ailleurs de « néo-colonialisme scientifique ».

Une (r)évolution muséale

Les musées, ces gardiens du savoir, de l’art et de la mémoire, doivent aussi relever le défi d’une décolonisation. Au-delà du débat sur la restitution des objets d’art et utilitaires, il est aussi question d’expliquer le contexte de la production et de l’acquisition des objets et des œuvres qu’ils présentent au public, afin de poser un regard critique sur le passé. 

À Louvain-la-Neuve, depuis 1987, le Musée L (ancien musée universitaire de l’Institut supérieur d’archéologie et d’histoire de l’art) détient les sculptures et archives du sculpteur Arsène Matton, qui a fini ses jours à Chaumont-Gistoux en 1953. La collection a été léguée au musée par son fils, le Docteur Luc Matton. En 1911, celui qui se présentait lui-même comme « le premier sculpteur colonial » a réalisé des moulages de la population congolaise pour ce qui s’appelait encore « Musée du Congo belge » à Tervueren, à la demande de Jules Renkin alors ministre des Colonies, mais aussi des études pour nourrir son œuvre. Les notes de son carnet de voyage reflètent l’idéologie paternaliste et raciste de cette époque. Quelques pièces de la collection sont présentées dans une vitrine pour montrer l’actualité de la recherche sur les collections du Musée L. « Ces éléments comme les commentaires de nos guides en visite guidée visent à recontextualiser les objets et notamment les collections africaines dans une approche plurielle, historique, contextuelle, esthétique, anthropologique… », explique Sylvie De Dryver, responsable du service aux publics au Musée L. Les guides assurent la médiation et la transmission de contenus historiques en abordant les thématiques telles que « colonisation », « exploitation des ressources », « acculturation » ou encore « évangélisation ». La décolonisation reste un sujet très complexe. Le débat dépasse ainsi largement la question de la restitution des objets et porte également sur la manière dont les institutions muséales décortiquent les témoignages artistiques, imprégnés de l’idéologie coloniale. En somme, comment les musées effectuent une (r)évolution intérieure.

Caroline Dunski

Dans son œuvre  … and to those North Sea waves whispering sunken stories [Et ces vagues de la Mer du Nord qui murmurent des histoires englouties], présentée à Zeebrugge dans le cadre de la Triennale Beaufort 21, Sammy Baloji explore la manière dont l’exploitation actuelle des personnes, des matières premières et des terres plonge ses racines dans l’histoire coloniale. D’autres artistes africains et/ou issus de la diaspora africaine se sont emparés tôt de ces enjeux.

© Westtoer

Intersectionnalité et études postcoloniales : les origines d’une polémique

De cette exploration dans les territoires culturels de la décolonisation, émerge la nécessité de tenir compte des effets multiples du système colonial qui a produit et légitimé des inégalités basées, entre autres, sur la race, le genre et la classe sociale. Ces différentes inégalités qui se croisent et se cumulent sont prises en compte par la démarche de l’intersectionnalité, née aux États-Unis dans les années 80. Comme le post-colonialisme ou décolonialisme, qui considère que les rapports de domination de la période coloniale se poursuivent aujourd’hui, l’approche intersectionnelle fait aujourd’hui l’objet de réserves et de critiques, dont certaines servent des calculs politiques et idéologiques.

À titre d’exemple, en France, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche demandait au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de faire un bilan de l’ensemble des recherches afin de distinguer ce qui relève du « militantisme anti-blanc » ou « anti-Occident » et ce qui constitue de la recherche académique. Plusieurs centaines de chercheurs français ont réclamé sa démission, estimant qu’elle faisait « planer la menace d’une répression intellectuelle ». Dans une tribune signée dans le magazine Jeune Afrique, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard titrent qu’il s’agit d’« une volonté de bâillonner les historiens ». Les deux historiens s’insurgent contre la volonté de marginaliser toute lecture critique du passé colonial de la France en dénigrant sa valeur scientifique. Néanmoins, comme d’autres intellectuels, les deux chercheurs condamnent également les guerres idéologiques menées par quelques militants décoloniaux radicalisés ou le mouvement des « Indigènes de la République ». Dans Le sanglot de l’homme noir, l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou « mettait en garde son fils ainé contre la tentation communautaire et la victimisation stérile (…) Un propos nuancé et autocritique perçu comme une trahison à la cause noire (…) mais qui témoigne d’une forme de sagesse et de courage dans un débat médiatiquement confisqué par les extrêmes : les amnésiques et nostalgiques rances à la Zemmour d’un côté, les idéologues de la repentance de l’autre »1. De leur côté, Pascal Blanchard et Nicolas Bancel nous mettent en garde contre les postures idéologiques qui brouillent « notre capacité à porter un regard sans passion sur le passé colonial ».


1. Laurent Raphaël, « Les musées refléteront toujours la lecture binaire de notre histoire »
in Colonialisme. De « l’œuvre civilisatrice » à l’heure des comptes, hors-série Le Vif/L’Express, Roularta, 2021, p. 161.

 

L’intersectionnalité, on en parle avec Lisette Lombé

L’invisibilisation dans l’espace public ou médiatique est une réalité que connaissent la plupart des femmes. A fortiori lorsqu’elles subissent d’autres discriminations liées à leur identité, à la couleur de leur peau, à leur invalidité… Rencontre avec Lisette Lombé qui, par sa poésie sociale, combat de nombreuses discriminations.

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