Dominique Maes,  spécialiste du non rentable

Le Malévien est le Président Directeur Généreux de la Grande droguerie poétique, une manufacture dont sortent des centaines de flacons vides… remplis de poésie, de dérision, de joie, de provocation… parfois même de cynisme. Ces objets uniques ne sont pas à vendre, mais ils constituent de formidables outils de connexion et de dialogue entre les gens.

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Texte : Caroline Dunski - Photos : C. Du., Martine Cecchetto, Laetitia Lamarcq et Dominique Maes

© Laetitia Lamarcq

Dominique Maes a œuvré dans l’édition jeunesse, qu’il a abandonnée progressivement, et enseigné l’image narrative à l’École de recherche graphique (ERG) pendant une trentaine d’années. Désormais retraité, le dessinateur, nouvelliste, clarinettiste… se consacre pleinement à la Grande droguerie poétique, un magasin de produits imaginaires né il y a 15 ans de son exaspération face à la politique de rentabilité à tout prix que mène le secteur de l’édition. Les premiers flacons, aux étiquettes illustrées au crayon et à l’encre de chine, sont créés dans le cadre d’un parcours d’artistes et constituent une exposition « Pour ne rien vendre ». Depuis le printemps 2018, en réponse à des invitations militantes ou culturelles, son van, « Laboratoire Mobile », arpente rues, places de villages et marchés pour présenter sa collection de quelque 300 flacons, bouteilles et autres boites. Toutes uniques… Sauf les idées fixes, enfermées dans une trentaine flacons forcément identiques. S’il lui arrive de casser une fiole, il est alors contraint de redessiner l’étiquette.

1. Camelot poète et impertinent débatteur

Dominique Maes a beaucoup tourné dans le Nord de la France. « Aller avec la camionnette sur des marchés, dans la rue ou dans des complexes commerciaux est une expérience que j’adore, parce que je rencontre des gens qui ne vont pas nécessairement dans des lieux de culture. Mon obsession est de ne pas s’emm***er dans l’entre-soi et de permettre la rencontre de cultures différentes. À la façon d’un camelot poète qui ne vend rien, j’interpelle les passants, les habitants d’un quartier, pour leur proposer une dégustation de mes produits. En improvisant selon les sensibilités qu’il me faut capter, je présente plus particulièrement tel ou tel produit exposé. Souvent, l’attention de quelqu’un est titillée par un flacon : ‘un petit bonheur’, une ‘dose d’amour’, un ‘élixir d’ubiquité’… À moi de capter cet intérêt et d’installer l’échange poétique, comique, politique, philosophique… Je propose aussi des bons de commandes utopiques que les gens remplissent s’ils le veulent, en imaginant les produits dont ils auraient besoin. »

Dominique Maes intervient aussi avec ses produits dans des débats politiques. Mais quand il brandit son « désodorisant de pensées nauséabondes » ou le « dissolvant de racisme ordinaire » parce que les propos prennent une tournure scabreuse, il lui arrive de fâcher les intervenants. « Tous mes produits sont actifs face aux dogmes et aux pensées mortifères. »

2. Un ancrage pataphysicien, surréaliste et libertaire

Dans le cadre de l’appel à projets « Un futur pour la culture », en complicité créative avec le Centre Daily-Bul & Co de La Louvière, Dominique Maes a créé le MI, pour « Musée Imaginaire », qui s’enracine dans le surréalisme libertaire belge de Scutenaire, Chavée, Norge ou encore Magritte, dont les lettres et manifestes de jeunesse plaisent au Président Directeur Généreux de la Grande Droguerie. « J’y ressens une vraie liberté de penser, de créer, qui s’est sclérosée dans l’histoire conflictuelle du surréalisme devenu trop ‘officiel’. » La Pataphysique l’accompagne aussi depuis longtemps. « Je l’ai retrouvée chez pas mal d’artistes dont, par exemple, le formidable Jacques Carelman et son catalogue d’objets introuvables. Science des cas particuliers qui ne répondent à aucune règle prédéfinie, elle est un outil de formidable déraison méticuleuse. »

« À cette étape de l’aventure du MI, je ne sais rien d’une éventuelle pérennité du projet. C’est ce qui est excitant. Peut-être le projet va-t-il rejoindre mon idée de créer un vrai musée vivant ou sera-t-il une expérience passagère, comme le Musée Provisoire tenté au cœur du Musée Magritte, il y a quatre ans. Cela m’intéresse d’explorer les structures institutionnelles que sont les musées, par rapport à la réalité de la création. Le contraste entre l’immobilité un peu morbide et les débordements du vivant. »

3. Contre une cavalcade économique absurde

Dominique Maes a progressivement abandonné le domaine de l’édition jeunesse dans lequel les livres peuvent être détruits six mois après leur sortie, en cas de mévente et de surproduction. « Il y a une cavalcade économique absurde, pour satisfaire les actionnaires avides de marges bénéficiaires. Il faut constamment produire de nouveaux titres qui financeront le retour de ceux qui ne se sont pas vendus. » S’il ne commercialise pas les produits de la Grande Droguerie Poétique, son Président Directeur Généreux avoue pourtant que les activités menées autour de celle-ci lui rapportent plus que les droits d’auteur générés par ses activités littéraires, en tant que nouvelliste, romancier, auteur et illustrateur pour la jeunesse. « Être payé pour parler de choses qui n’existent pas relève de l’insolence suprême. » Mais il y a une ligne que Dominique Maes ne franchit pas. Ainsi, il a refusé de vendre l’ensemble des flacons à un collectionneur qui lui en proposait pourtant une coquette somme représentant plusieurs années de revenus. « Si je lui cédais ma collection, je casserais toute ma création et l’esprit même de ma démarche qui consiste à ne rien vendre. »

4. Ces petits riens qui valent beaucoup

Certaines rencontres dans des classes, des lieux de culture ou d’autres plus incongrus se révèlent très touchantes. « Avec les bons de commandes utopiques, les gens créent leurs propres produits pour solutionner tout ce qui ne va pas dans leur vie. Cela leur permet d’exprimer beaucoup d’affectif et de manques. Un jour, dans une classe, le fiole ‘Un petit baiser’ a disparu. Sans doute emmenée par un enfant ayant besoin de tendresse. En rentrant dans mon atelier, j’ai fait un ‘baiser volé’, puis toute une gamme. Un autre produit volé était ‘un petit rien’… Il y a des petits riens qui valent beaucoup, pour certains. Moi-même, j’ai créé beaucoup de produits pour tenir le coup. Dans toute création, il y a une dimension auto-thérapeutique. Par exemple, le ‘pâté de chagrin’, impossible à digérer, me permettait de parler de la mort. Je l’ai utilisé à Molenbeek et ça m’a permis de pleurer avec les gens de cette commune. Il y a aussi pas mal de flacons qui restent dans mes armoires… »