« Détruire les traces du passé, même violentes, est pour moi contre-productif »

Nombreuses sont les traces qui parsèment notre paysage d’une narration unilatérale de l’expérience coloniale, mais comment prendre ces traces en charge ? Au déboulonnage, d’autres voies sont possibles. Échange sur ces questions d’actualité avec Pascal Blanchard, historien, chercheur-associé au Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation (CRHIM-UNIL) à Lausanne, spécialiste du fait colonial, des immigrations et de l’histoire contemporaine.

Share on facebook
Share on linkedin

Propos recueillis par Karima Haoudy – Photos : Hervé Thouroude

© Hervé Thouroude

Que disent nos paysages bâtis de notre rapport à la mémoire coloniale ?

Les espaces publics racontent un temps de commémoration de la période coloniale où figurent les « grands noms » de l’épopée coloniale, les principales figures des explorations et des conquêtes coloniales, mais aussi les noms des batailles, des pays (et territoires) et en fin de compte aussi des imaginaires de l’époque coloniale. Par définition, c’est une vision patriotique et de glorification. Il ne peut y avoir de lecture critique dans l’espace public issu de ces époques coloniales. Nous sommes face à un espace public qui ne donne qu’un récit, qu’un regard, qu’une vision.

Depuis quand la place de la mémoire coloniale dans l’espace public est remise en question ?

C’est depuis une cinquantaine d’années que la mémoire coloniale est remise en cause par les « militants anticolonialistes », mais leurs revendications (très minoritaires) n’ont guère été entendues car fortement minoritaires dans l’opinion et incapables de s’imposer dans le rapport de force avec l’opinion, les États ou les médias. Le changement, depuis une quinzaine d’années, est lié à une question générationnelle, avec désormais une lecture critique du passé qui implique beaucoup plus de personnes, bien au-delà des militants et notamment des intellectuels, des chercheurs et des artistes. C’est une question de génération.

Monument Léopold II (1931). On y aperçoit une représentation de l’époque d’un Congolais dont la main a été amputée en 2004, à Ostende. © Maureen Schmetz

Que pensez-vous du déboulonnage des statues ? 

Je peux comprendre le cheminement qui, au sein de cette génération, fait que certains militants et militantes (pas tous et pas toutes d’ailleurs) ne veulent plus attendre et veulent voir l’espace public enfin changer. Pour autant, je pense que ce n’est pas la bonne « option ». Détruire les traces du passé, même violentes, est pour moi contre-productif. Il faut garder les traces de ce passé pour justement le déconstruire. Par contre, cela n’a de sens que si les monuments existants servent à des fins pédagogiques, avec des textes et commentaires qui, dans l’espace public même, servent à les expliquer. À les commenter de manière critique.

Quels sont les conseils que vous pouvez donner à des communes confrontées à des témoignages coloniaux ?

Mon conseil pour une collectivité publique est assez simple : en priorité avoir une politique globale et l’expliquer, ne pas réagir au coup par coup, mais développer sur l’ensemble d’un territoire une politique globale qui ouvre un débat, valide une politique et travaille à 360° ces enjeux ; définir une cohérence dans cette politique sans chercher à ne répondre qu’à une seule revendication ou à des revendications qui émanent d’un seul groupe, mais donner la parole à des collectifs les plus larges possible ; travailler autant la réflexion et la diffusion de savoir, que des actions concrètes, tout en proposant des solutions concrètes de réflexions sur les monuments (ou noms de rues existants), mais aussi en proposant de nouveaux monuments ou noms de rues. Le plus important, me semble-t-il est de mettre en débat ces enjeux et de travailler sur le savoir et la connaissance, car ce qui est essentiel c’est de travailler sur et pour la prochaine génération.

Pascal Blanchard est historien, chercheur-associé au Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation (CRHIM-UNIL) à Lausanne, spécialiste du fait colonial, des immigrations et de l’histoire contemporaine. Il a publié ou codirigé de nombreux ouvrages dont La République coloniale (Hachette Pluriel, 2006), Vers la Guerre des identités&nbsp? (La Découverte, 2016), Colonial Culture in France since the Revolution (Indiana University Press, 2014), Les années 30, et si l’histoire recommençait&nbsp? (La Martinière, 2017), The Colonial Legacy in France. Fracture, rupture and Apartheid (Indiana Press University, 2017) et Décolonisations françaises. La chute d’un empire (Éditions de La Martinière, 2020). Il est le co-auteur/co-réalisateur de plusieurs documentaires, et notamment Sauvages. Au cœur des zoos humains (Arte, 2018) et Décolonisations. Du sang et des larmes (France 2, 2020). En 2020-2021, le Président de la République Emmanuel Macron et le ministère délégué à la Ville lui ont demandé de présider le conseil scientifique pour la création du recueil Portraits de France destiné à renforcer les présences de personnalités issues des immigrations et des outre-mer dans les noms de rues.