Des permis délivrés   en fonction de la qualité du sol ?

Les projets de construction suscitent régulièrement des débats en tous genres. Cela n’empêche pas certains de proposer une nouvelle approche du développement territorial qui dépendrait de la qualité et de la fonction des sols. De quoi compliquer encore les décisions ou rendre la démarche plus aisée ?

Texte : Xavier Attout - Photo : Sydney Rae (Unsplash)

Partage

Développer un urbanisme qui dépendrait de la qualité des sols était au centre des débats lors du dernier Midi de l’urbanisme organisé par la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon début décembre à Louvain-la- Neuve. Une thématique qui a suscité son lot de réactions. Quelques chiffres pour débuter. Entre 2010 et 2020, plus de 112 ha ont été consommés chaque année en Brabant wallon. Si un ralentissement s’observe ces dernières années, ce seront quand même encore près de 1000 ha qui seront artificialisés d’ici 2050. « Or, dans un contexte de sobriété foncière, il est important de consommer moins et mieux, a introduit Bénédicte Dawance, coordinatrice de la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon. Les sols artificialisés doivent être réinvestis et ceux des quartiers qui sont aménagés doivent être mieux protégés. Il faut également dépasser la logique foncière qui procède par découpage et réfléchir au maintien de la qualité des sols dans leur profondeur. Car il s’agit d’une denrée précieuse et vulnérable. Les épisodes d’inondations nous rappellent régulièrement son importance : il absorbe les eaux pluviales et nous protège des sécheresses car il retient l’eau. Il s’agit d’une ressource commune dont il faut prendre soin. »

70 % des sols sont dégradés en Europe

Aurélie Cauchie, en charge du volet « Territoire » chez Canopea, a principalement axé son intervention sur la diversité des sols et sur le besoin de préserver ces écosystèmes vivants, qui rassemblent 25 % de la biodiversité. « On recense plus d’un millier de sols différents en Belgique, a-t-elle expliqué. Par contre, on relève que 70 % des sols sont dégradés en Europe. Et même s’ils ont une capacité de résilience, ils ne sont pas renouvelables. Du moins la fine couche de sol meuble et fertile qui est située en surface et qui met de 300 à 1000 ans à se constituer. » Canopea soutient en tout cas la mise en place d’un urbanisme à partir des sols. Elle appelle à une vraie prise en compte des sols et de leurs fonctions pour le vivant. « Car nous pouvons douter de leur capacité de réversibilité. » L’Europe finalise actuellement un projet de loi pour mieux protéger les sols. Ils y sont définis sous l’angle de la santé. Reste que de nombreux pays ne disposent pas de véritables diagnostics des sols. « Il faut redoubler d’efforts. Quand de nouveaux projets se conçoivent, il faut désormais rechercher la meilleure adéquation entre les particularités des sols et les implantations. Il faut éviter la dégradation du sol et privilégier les constructions sur des terrains déjà urbanisés. Développer des indicateurs qui permettent de qualifier les sols et guider leur préservation serait une solution intéressante ; à l’instar des valeurs minimales de pleine terre à respecter. Un indicateur déjà utilisé. Car il faut bien évidemment densifier mais pas à n’importe quel prix. Il faut fixer des objectifs visant à renaturer les sols d’une manière qualitative, de quoi leur permettre de retrouver ou continuer à remplir leurs fonctions d’origine. »

Régénérer les friches

Cécile Nouet, travaille à l’ULiège et est coordinatrice de Waste2Bio, une initiative qui a pour objectifs de fédérer les acteurs wallons et de créer de nouvelles opportunités de projets permettant une revalorisation économique et environnementale des friches. Elle nous a expliqué les principes du phytomanagement. Il s’agit d’un mode de gestion permettant de limiter les risques liés à une altération du sol telles qu’une pollution, une érosion, une perte de matière organique, etc. Il s’agit d’effectuer une plantation d’espèces végétales sur un site donné présentant une altération du sol. « Régénérer des friches via le phytomanagement est une piste très prometteuse, explique Cécile Nouet. Les friches sont un marqueur des mutations économiques d’une région. Ce sont des terrains à l’abandon qui ont perdu leur utilité. Or, il est possible de leur redonner vie. »

En Wallonie, on dénombre 3228 ha situés en Sites à réhabiliter (SAR). Dont 292 ha en Brabant wallon (108 SAR). « Les friches sont un vrai enjeu en matière d’aménagement du territoire. Un des principaux outils pour reconstruire la ville sur la ville, pour créer des paysages productifs et pour préserver des espaces de biodiversité. »

Si les friches présentent un sol dégradé par l’activité humaine, entrainant imperméabilisation, pollution, diminution de la biodiversité et du stockage de carbone, il n’est toutefois pas impossible de les régénérer et de les transformer en paysage productif. « Le potentiel est énorme. Faire appel aux espèces végétales est essentiel. Des projets se multiplient en la matière en Wallonie. On en retrouve d’ailleurs un à Ottignies, sur l’ancien site industriel Benelmat (projet Samaya). C’est un bon exemple de mise en commun des ressources. Pour le reste, nous réfléchissons à la mise en place d’un ‘Living Lab’ dédié à la santé des sols. »

Réduire l’emprise au sol pour le préserver

Clotilde Fally est active à la Chambre des urbanistes de Belgique et a un pied dans le développement immobilier. Elle a donc pu poser un regard de terrain sur la dégradation des sols, sur la manière de les considérer et l’évolution des pratiques des urbanistes et développeurs. « L’urbaniste peut travailler sur l’imperméabilisation, sur la perte de biodiversité, sur la pollution locale et sur l’érosion des sols, a-t-elle détaillé. Il est multitâche. La prise en compte des sols est bien plus élaborée qu’auparavant. Dès l’acquisition d’un terrain se pose la question du programme immobilier et de l’impact qu’un projet peut avoir sur le sol. »

Trop longtemps, le sol n’a jamais été au centre des débats et des inquiétudes. Les regards sont heureusement en train de changer. « Un projet prend de huit à dix ans mais il faut agir dès le début. Aujourd’hui, il faut adapter les projets pour préserver davantage le sol. C’est aussi accepter de modifier les formes urbaines pour répondre à la fois aux enjeux d’intensification et de préservation des sols. Au plus on réduit l’emprise au sol, au plus on le préserve. Il est à présent démontré qu’il est possible de combiner développement immobilier, amélioration des sols et développement de la biodiversité. Il faut poursuivre dans cette voie. »