Démolir ou réaffecter,  la valse-hésitation

Démolir ou réaffecter,  la valse-hésitation

Le Brabant wallon ne possède pas le plus riche patrimoine industriel de Wallonie. Les bâtiments tombent pourtant les uns après les autres, sous les coups de pelleteuses des promoteurs ou délaissés par leurs propriétaires. Seule une réaffectation financièrement viable peut permettre de préserver ce bâti industriel.

Texte et photo : Xavier Attout

Le Brabant wallon ne possède pas le plus riche patrimoine industriel de Wallonie. Les bâtiments tombent pourtant les uns après les autres, sous les coups de pelleteuses des promoteurs ou délaissés par leurs propriétaires. Seule une réaffectation financièrement viable peut permettre de préserver ce bâti industriel.

Texte et photo : Xavier Attout

22/03/2021

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A première vue, la liste est longue. Que ce soient les Forges de Clabecq, les papeteries de Genval et de Mont-Saint- Guibert, les Usines Henricot ou encore le site de la Brugeoise & Nivelles à Nivelles. Autant de réussites industrielles du Brabant wallon devenues friches et qui, lors de leur réhabilitation en un nouveau quartier résidentiel, n’ont vu pratiquement aucun élément du passé préservé. Les pelleteuses des promoteurs font rarement dans le sentimental. Et les autorités publiques actionnent rarement le volet patrimonial, de peur de voir les investisseurs disparaitre. Résultat : toujours en quête d’une réelle identité depuis son apparition en 1995, le Brabant wallon ne peut même pas se reposer sur des éléments forts de son passé. Aucune rénovation marquante ne sort du lot. Aucun symbole de l’ère industrielle ne traverse les époques. « Pour les hauts-fourneaux, il en existe des plus beaux dans le Hainaut, d’où le fait qu’on n’en ait préservé aucun qui avait une certaine importance », racontait, il y a une dizaine d’années, le bourgmestre de Tubize Raymond Langendries. « Préserver un bâtiment était impossible, se souvient de son côté Éric Roubaud, qui pilotait à l’époque la réhabilitation du site des papeteries de Genval. Ils n’étaient déjà pas en bon état, n’avaient aucune signification particulière et occupaient une surface trop importante par rapport au nombre d’appartements que l’on pouvait construire à la place, d’autant qu’il fallait amortir les couts de dépollution. » Une équation souvent bien simple donc. Ces éléments, non classés pour la plupart, coutent trop chers à l’entretien par rapport aux bénéfices que l’on pourrait en retirer si on les réhabilite. Dans ce cadre, la Région wallonne est en train d’établir un inventaire du patrimoine industriel en danger (voir ci-contre). Cela tombe bien, c’est également le sentiment de Samuel Ansiaux, quand il se balade en Brabant wallon. « La problématique de la sauvegarde et de la réaffectation du patrimoine industriel en Brabant wallon m’interpelle beaucoup, explique cet architecte de formation qui est gestionnaire de projets immobiliers à l’UCLouvain mais qui s’exprime ici à titre personnel. Je suis étonné par l’état d’abandon et le pourrissement de certains bâtiments emblématiques des sites à rénover sur lesquels ils sont implantés. Je pense notamment à l’entrepôt du site de la sucrerie sur le plateau de la gare de Chastre et au Moulin des Vignes à Mont-Saint-Guibert. Cette problématique est également dans l’actualité avec la mise en vente du site de la vinaigrerie L’Étoile. Il est dommage que ces bâtiments à l’architecture intemporelle qui rappellent l’histoire du site ne fassent pas l’objet d’un peu plus de créativité pour être préservés et rénovés tout en respectant leur identité. »

Suivre les exemples à l’étranger

Quand on jette un oeil à ce qui se fait à l’étranger, les références internationales sont en tout cas bien plus nombreuses. Baladez-vous dans la Ruhr (Allemagne) et vous serez émerveillés de la manière dont passé et présent se conjuguent. Même chose à Belval (Luxembourg), Saint-Nazaire ou Bordeaux. En Wallonie, on peut notamment relever quelques projets en cours comme le plateau de la gare à Gembloux, les abattoirs de Bomel et le site Asty-Moulin à Namur ou, à Liège, les sites du Val Benoit, de Cheratte ou de la Chartreuse, qui sont sur le bon chemin. En Brabant wallon, parmi les récentes réalisations qui ont connu des succès divers, citons la brasserie Duvieusart à Nivelles, l’ancienne filature à Braine-le-Château ou encore la Mégisserie à Ottignies. Alors que pour les projets de nouveaux quartiers à Court-Saint-Étienne, Genval ou Mont-Saint-Guibert, aucun élément supplémentaire à ce qui avait été préservé auparavant n’a été ajouté.

Reste que les points d’interrogation sont bien plus nombreux que les réussites. Citons simplement le plateau de la gare à Chastre (permis de démolition est en cours de demande), le Moulin des Vignes à Mont-Saint-Guibert (on va vers une démolition) et les immeubles De Raedt et de la vinaigrerie à Wavre (un nouveau projet mixte résidentiel et bureau qui remplacera la tour-hôtel et préservera le bâti ancien tout en l’agrémentant de nouveaux bâtiments est sur la table). Trouver une affectation La question de la préservation d’un ancien bâtiment industriel reste en fait délicate. Ces bâtiments ne sont, le plus souvent, pas classés mais sont par contre parfois repris en partie dans l’Inventaire du patrimoine wallon. Quand les services de la fonctionnaire déléguée ou une commune doivent examiner une demande de permis concernant ce type de bâtiment, ils soumettent le dossier à l’Agence wallonne du Patrimoine. Qui remet régulièrement un avis positif sur la préservation. Reste que cet avis n’est pas tout le temps suivi. Car ce n’est pas vraiment une situation qui emballe un développeur immobilier. Qui avance alors la question de la dépollution du site, de l’état avancé de décrépitude du bâtiment voire de son mauvais emplacement, ce qui pénaliserait selon lui l’ensemble de la réhabilitation. « Le responsable d’un projet a une grande responsabilité en la matière, qu’il soit privé ou public, estime Michel Wautot, président de l’asbl Hommes et Patrimoine. Si personne ne se lève pour préserver un bâtiment, c’est fini. Le patrimoine industriel est toutefois composé d’un bâti complexe car destiné avant tout à l’industrie. Il prend de la place sur un site où le retour financier peut être important si on propose une autre programmation. Alors qu’il faut reconnaitre que la Région wallonne ne se bat pas non plus pour préserver à tout prix ce patrimoine.»

“Il est dommage que ces bâtiments à l’architecture intemporelle qui rappellent l’histoire du site sur lequel ils sont implantés ne fassent pas l’objet d’un peu plus de créativité pour être préservés et rénovés tout en respectant leur identité.” Samuel Ansiaux, architecte

La difficulté serait donc de trouver un juste équilibre entre les différentes parties. Et donc aussi entre rentabilité financière, préservation du patrimoine et utilité de la réaffectation. « Cet équilibre est difficile à trouver, du moins si on souhaite qu’il satisfasse les différentes parties, reconnait Cédric Harmant, collaborateur au sein des services de la fonctionnaire déléguée du Brabant wallon. À savoir ceux qui souhaitent préserver le patrimoine, la commune qui craint de voir un investisseur s’envoler et une friche qui perdure de même qu’un promoteur qui espère un retour sur investissement puisqu’il a déjà engagé certains frais. Une réhabilitation est possible uniquement si un bâtiment possède une réaffectation qui l’accompagne. Sans cela, le financement est délicat. En Brabant wallon, nous possédons un patrimoine industriel moins important que dans d’autres provinces. Et l’état de certains bâtiments ne permet pratiquement aucune sauvegarde. C’est une situation complexe donc. » Et Éric Roubaud d’ajouter : « Préserver des éléments du patrimoine industriel pour le plaisir n’a aucun intérêt. Il faut lui définir une fonction. Sans cela, c’est infinançable. Regardez le hall n°11 préservé dans le cadre de Henricot 1, à Court-Saint-Étienne. Il ne sert pratiquement à rien aujourd’hui.» Pour compliquer la donne, la récente diminution du taux de TVA pour les démolitions/ reconstructions, passant de 21 à 6 %, n’a bien évidemment pas aidé ceux qui défendent ces éléments du patrimoine. Des situations où un grutier « maladroit » se trompe de bouton ou un incendie « accidentel » se déclare et met à terre certains bâtiments pourraient donc encore davantage se multiplier à l’avenir…

UN INVENTAIRE DU PATRIMOINE INDUSTRIEL EN DANGER

Il devrait être prêt d’ici l’été. Un inventaire du patrimoine industriel en danger est en train d’être réalisé par les experts de l’Agence wallonne du Patrimoine, sur demande de la ministre du Patrimoine. De quoi permettre l’identification des éléments les plus vulnérables du patrimoine industriel wallon ou de ceux qui sont susceptibles d’être réhabilités avant qu’il ne soit trop tard. Ce travail permettra de mettre en place des « stratégies de valorisation, de récupération, de gestion et de sauvegarde de ce patrimoine particulier, identitaire et symbolique ». « Il s’agit également de connaitre les actions à mener rapidement en vue de sauvegarder ce patrimoine », explique-t-on au cabinet de la ministre. Parmi les critères de cet inventaire, le principal est « le mauvais état sanitaire du bien patrimonial ou le risque de destruction imminente de celui-ci en raison d’un projet immobilier par exemple », ajoute le cabinet. Leur classement fera l’objet d’étude ultérieure. Ces biens doivent en tout cas présenter un intérêt historique, architectural, scientifique, artistique, mémoriel, esthétique, paysager ou urbanistique. La rareté, l’authenticité, l’intégration et la représentativité sont d’autres critères pris en compte. Ajoutons que la priorité de la ministre n’est pas de préserver ces biens pour les mettre sous cloche mais bien de leur donner une utilité. Une réaffectation précise permettant de financer ce type de projet.

Interview

« Maintenir un lien fort avec le passé »

Philippe Ponlot, directeur de Thines Real Estate

Vous allez préserver des bâtiments industriels d’Arjo Wiggins à Nivelles malgré l’érection du nouveau quartier Val de Thines. Pourquoi avoir effectué ce choix ?

Cela nous semblait évident. De nombreux Nivellois ont un lien affectif fort avec ces papeteries. Un travail de mémoire a donc été effectué. Nous avons consulté de nombreux architectes et experts pour connaitre les détails de cette architecture industrielle. Ils nous ont bien signifié que quelques bâtiments méritaient d’être maintenus. Un photographe a été engagé dans la foulée pour immortaliser tous les bâtiments. Il en est ressorti des photos extraordinaires.

Qu’allez-vous préserver ?

Trois bâtiments. L’ancienne tour technique, qui possède une architecture fantastique à l’intérieur. Elle sera réhabilitée en espace horeca et de coworking. Juste en face, nous allons garder l’ancienne centrale électrique qui possède un plafond en brique remarquable. Seul bémol : il faudra voir si on parvient à drainer la pollution via le sous-sol du bâtiment. Enfin, un bâtiment, plus petit, marqué de la date « 1897 » sur la façade latérale, sera préservé. Il s’agit d’un des premiers bâtiments. On y fera une conciergerie ou nos bureaux.

Quels sont les critères pour une sauvegarde selon vous ?

Cela dépend du volume du bâtiment. Mais l’élément essentiel est de trouver une réaffectation. Si c’est uniquement pour une question d’esthétique, le cout d’entretien est souvent trop important. Dans cette idée, je pense qu’il serait intéressant que la Région wallonne soutienne davantage les promoteurs qui se lancent dans ces réhabilitations, pour les encourager. Via une prime, pas financière, mais de rapidité d’octroi de permis. Car, souvent, au plus les années passent, au plus les bâtiments sont en mauvais état et doivent être démolis.