De Waterloo à Mélin, sur les traces des châteaux d'eau
De Waterloo à Mélin, sur les traces des châteaux d'eau
Aussi massifs qu’invisibilisés, les châteaux d’eau font partie du paysage brabançon depuis plus d’un siècle. Une cinquantaine d’entre eux jalonnent la province. Un patrimoine que deux passionnés originaires de l’ouest du Brabant wallon se sont mis au défi de référencer et de photographier.
Texte : Frédérique Masquelier
Aussi massifs qu’invisibilisés, les châteaux d’eau font partie du paysage brabançon depuis plus d’un siècle. Une cinquantaine d’entre eux jalonnent la province. Un patrimoine que deux passionnés originaires de l’ouest du Brabant wallon se sont mis au défi de référencer et de photographier.
Texte : Frédérique Masquelier
Ils font partie du paysage. La plupart du temps, on passe devant sans même y prêter attention. Pourtant, on ne peut pas dire qu’ils sont discrets. Ou qu’ils se fondent dans leur environnement. Leur silhouette massive se détache des villes et villages qu’ils surplombent. Souvent isolés, ils culminent à vingt, trente ou quarante mètres de haut et forment des points de repères qui participent à l’identité du territoire. Se targuant d’une capacité de stockage de plusieurs centaines de mètres cubes, leur existence silencieuse a un objectif : assurer la distribution en eau courante des foyers sur lesquels ils veillent.
Les châteaux d’eau, car c’est bien d’eux qu’il s’agit, sont apparus en Belgique avec le développement des réseaux de distribution d’eau au tournant du 19e et du 20e siècle. La Wallonie a pris les devants sur les deux autres Régions du pays grâce à ses ressources naturelles abondantes : il suffisait de recueillir l’eau des sources et des ruisseaux, et de l’acheminer par simple gravité vers les localités. En Flandre et à Bruxelles, où le relief est plus plat, le procédé était mécanique. C’est dans la capitale qu’est installé le premier réseau de distribution moderne, en 1858. L’eau était puisée aux sources du Hain, à Braine-l’Alleud. Les autres grandes villes du pays suivent dans la foulée – d’où l’expression populaire pour désigner l’eau courante : l’eau de ville.
La création de la Société nationale des eaux, en 1913, donne un coup d’accélérateur à la mise en réseau de la Belgique. Mais la tâche est immense. « À la fin des années 1950, de nombreuses communes n’étaient toujours pas reliées au réseau de distribution d’eau courante », renseigne Benoit Moulin, porte-parole de la Société wallonne des eaux (SWDE).
Difficile inventaire brabançon
Le Brabant wallon voit les châteaux d’eau poindre sur son territoire au tout début du 20e siècle. Les premiers spécimens recensés le sont à Chaumont-Gistoux, Ohain (Lasne), Waterloo, Braine-l’Alleud et Nivelles. Trois de ces vénérables bâtiments sont encore debout, à Waterloo (1904, rue de la Station) et Braine-l’Alleud (1906, rue du Château d’Eau et avenue Alphonse Allard).
Au total, la Jeune province compterait aujourd’hui près de cinquante châteaux d’eau – ce n’est pas chose aisée de connaitre leur nombre exact car tous ne sont pas en service et les profils de ceux qui les possèdent sont variés. Le site Internet spécialisé Watertowers-of-Belgium.net en dénombre une soixantaine, dont au moins quinze ont été démolis. S’y ajoute le château d’eau en construction de la rue Maison au Bois, à Mélin (Jodoigne). La moitié des édifices encore debout appartient à la Société wallonne des eaux et à l’intercommunale in BW qui se partagent le réseau de distribution d’eau brabançon. Le reste est aux mains de communes, de sociétés privées ou de particuliers qui en assument la gestion et la maintenance. Certains ont été désaffectés et sont en attente d’une vie nouvelle. D’autres ont été reconvertis, en logements insolites ou en habitations notamment.
Mise en chantier
Si in BW indique dorénavant ne plus construire de châteaux d’eau « pour différentes raisons : financière, trop petite capacité de cuve de stockage et problématique paysagère », leur préférant les réservoirs, la SWDE a quant à elle lancé le chantier de quatre nouveaux édifices ces dernières années. Dont celui de Mélin, en aout 2023. « Il fait partie d’un vaste plan d’investissement visant à améliorer l’approvisionnement en eau de l’est du Brabant wallon, explique Benoit Moulin. D’une capacité de mille mètres cubes, il sera alimenté par la future liaison entre Walhain, Dongelberg et Jandrain, et interconnecté avec le captage de Beauvechain. » Afin que le futur château d’eau s’intègre au mieux au paysage – et ce, d’autant que Mélin fait partie des « plus beaux villages de Wallonie » –, la SWDE a prévu de revêtir sa façade avec la pierre de Gobertange locale. Mais c’est là tout l’effort qu’elle peut fournir. « Nous travaillons avec des modèles types de châteaux d’eau. Nous n’avons pas beaucoup de budget à mettre dans l’esthétique du bâtiment car sinon cela pèserait sur les factures d’eau de nos clients, prévient le porte-parole. Les châteaux d’eau sont des ouvrages d’art, pas des œuvres d’art. »
Ceci dit, contrairement aux éoliennes qui pâtissent de l’effet NIMBY (Not in my backyard, littéralement « pas dans mon jardin »), les châteaux d’eau ne semblent pas – pas autant, à tout le moins – déclencher de levées de boucliers de la part de collectifs citoyens. « Je n’en ai pas le souvenir », assure Benoit Moulin qui ajoute que leur construction est soumise à permis d’urbanisme et donc, à enquête publique. Il y a bien un projet qui a cristallisé l’inquiétude des riverains à Houyet, dans le Namurois, épingle-t-il. Mais pas de nature à bloquer le chantier, dont le coup d’envoi a été donné début mars. « Nous avons répondu à des demandes d’information très poussées le concernant et avons multiplié les simulations pour rassurer les voisins. » En 2023, au contraire, c’est la destruction d’un château d’eau à Taintignies (Rumes), dans le Hainaut, qui a provoqué une mobilisation citoyenne. « C’était un bâtiment emblématique de la fin des années 1960. Sa cuve en forme de boule métallique était inspirée de l’Atomium. Il n’en existe qu’une dizaine de ce genre en Wallonie. Mais il était devenu trop vétuste et le rénover aurait couté trop cher », souligne le porte-parole de la SWDE.
Interview
Série photographique : to be continued
Ancien architecte reconverti en photographe, le Nivellois Nicolas da Silva Lucas s’est lancé dans une série photographique centrée sur les châteaux d’eau. Si son but ultime est d’immortaliser tous les édifices encore debout à travers le pays, l’artiste réfléchit à des partis pris typologiques et esthétiques pour guider sa démarche.
Pourquoi avoir choisi les châteaux d’eau comme sujet central ?
L’idée est née au bout de ma rue, à Nivelles. Il y a là un château d’eau qui m’a toujours intrigué. Dans un tissu urbain très continu, très dense, cet édifice crée une sorte de « dent creuse », un vide particulier. C’est une rupture dans le bâti qui génère une atmosphère singulière. En tant qu’architecte de formation, ce rapport d’échelle m’intéresse.
L’objectif est-il de réaliser un inventaire exhaustif ?
Je n’en suis qu’aux prémices, je ne sais pas encore exactement dans quelle direction je vais me diriger. L’idée de base est effectivement de viser l’exhaustivité. Ce qui est intéressant justement, c’est que les châteaux d’eau sont dénombrables, facilement identifiables. Quand j’ai appris qu’il y en avait environ 800 en Belgique, je me suis dit que cela n’allait pas être une mince affaire. Je rayonne pour l’instant principalement autour de Nivelles, en me cantonnant au Brabant wallon. Je vais devoir faire des choix typologiques. Je pense m’orienter vers les châteaux d’eau qui dépassent le faite des toits alentour, ceux dont l’intégration actuelle au bâti ou au paysage est intéressante. Par ailleurs, si au départ, j’ai travaillé sous des ciels nuageux, très neutres, avec le recul, je ressens le besoin d’apporter plus de chaleur et de relief. Cela suppose de privilégier la lumière de fin de journée, ce qui contraint encore davantage le projet car cela réduit mes fenêtres de shooting.
Au-delà du défi photographique, qu’est-ce qui vous captive dans ces ouvrages d’art ?
Ce sont des édifices qui convoquent trois disciplines : l’architecture, l’ingénierie et le paysage. Ce qui est remarquable, aussi, c’est la manière dont ils jalonnent notre territoire. Dans des espaces ouverts, on peut presque toujours apercevoir un autre château d’eau depuis celui où l’on se trouve. Cette connexion visuelle m’intéresse beaucoup et pourrait devenir le fil conducteur du projet.
Comment ces édifices s’intègrent-ils aujourd’hui dans nos villes et nos campagnes ?
C’est tout le paradoxe. Souvent, j’ai l’impression qu’ils ont été édifiés en dehors des zones urbaines et que le bâti est venu s’agglutiner tout autour par la suite. Parfois, les intégrations peuvent devenir extraordinaires : en Flandre, un showroom Mercedes s’est construit autour d’un château d’eau existant !
Y a-t-il d’autres photographes qui se sont penchés sur ce sujet ?
En Belgique, je n’ai pas vent d’autres démarches similaires. Historiquement, les photo- graphes allemands Bernd et Hilla Becher ont beaucoup documenté ce type d’ouvrage. Cependant, mon approche s’en détache : je privilégie des cadrages en mode paysage pour intégrer le contexte et l’environnement, là où eux isolaient souvent la structure.
RAPIDE LEÇON D’ESTHÉTIQUE DU CHÂTEAU D’EAU EN BRABANT WALLON
À l’origine, entre 1880 et 1910, ce sont l’utilitarisme et le camouflage qui dictent les codes dans la construction des châteaux d’eau. Les édifices sont perçus comme de purs objets d’ingénierie, souvent jugés disgracieux. Sur le sol brabançon, les châteaux d’eau de l’Ermite et de Saint-Sébastien, à Braine- l’Alleud (1906), font office d’exception. Classés aux Monuments historiques en 1990, ils se rapportent à la technique de l’enveloppement : leur cuve métallique est masquée par une maçonnerie décorative avec des jeux de briques émaillées et colorées.
Entre 1900 et 1920, l’usage du béton armé permet des structures plus légères (poteaux et poutres), mais souvent dénuées de recherche esthétique. Le Brabant wallon est pionnier en la matière puisque les ouvrages d’Ohain (1906) et de Waterloo (1904) font partie des premiers exemples de ce type en Belgique. À la même période, un cas unique d’influence Art Nouveau est référencé à Ittre en 1919. Construit pour alimenter la cité ouvrière des Verreries de Fauquez et aujourd’hui détruit, le château d’eau était l’un des rares à adopter ce style architectural à travers le pays. Dans l’entre-deux-guerres, c’est l’influence Art Déco qui marque certains édifices, des architectes collaborant désormais avec les ingénieurs pour en soigner les lignes. C’est le cas à Chaumont-Gistoux (1923), mais aussi à Quenast (1931) et Sart-Dames- Avelines (1936).
La période moderne cherche soit à dissimuler le château d’eau sous l’apparence d’une tour, soit à assumer sa structure avec des silhouettes inédites. À Tourinnes-Saint-Lambert, un édifice de 1959 prend des allures de tour de briques discrète se fondant dans le paysage. Les châteaux d’eau de Nivelles (1957) et Perwez (1965) adoptent une simple forme de parallélépipède posé sur le sol. À l’inverse, ceux de Limal (1964) et de Rixensart (1959) offrent des structures plus élégantes où la cuve est hissée sur une série de poteaux épurés.
Interview
Un site Internet dédié : l’oeuvre d’un passionné
Ingénieur industriel en mécanique, Jacques Goffin entretient une passion singulière pour les châteaux d’eau. Créateur d’un site Internet de référence en Belgique (Watertowers-of-Belgium.net), il s’est donné pour mission de répertorier et de raconter l’histoire de ce patrimoine dès la fin des années 1990.
Comment est née votre fascination pour les châteaux d’eau ?
C’est la vie qui m’a mis sur ce chemin. Ce n’est pas forcément une passion qui date de l’enfance, mais plutôt un intérêt qui s’est construit au fil du temps. Tout a commencé avec le château d’eau de Sombreffe, devant lequel je passais en allant voir de la famille du côté de Sambreville. Il est perdu dans les champs et sa coupole en alliage de cuivre, devenue vert de gris avec le temps, le rend remarquable à mes yeux. De fil en aiguille, je me suis pris au jeu de repérer les châteaux d’eau dans le paysage.
Quel était votre objectif en créant un site Internet consacré à ces ouvrages d’art en Belgique ?
Quand on commence à s’intéresser aux châteaux d’eau, on découvre une diversité architecturale et technique infinie. Le site est une manière de partager ces recherches et de rendre hommage à ce patrimoine qui, bien que très visible, reste méconnu du grand public. En Belgique, il n’existait pas de plateforme dédiée, à l’inverse des États-Unis, par exemple, ou de la Suède. J’ai voulu pallier ce manque, en amateur. J’ai reçu de l’aide en cours de route, de la part de professionnels du secteur comme Vincent Piwowarczyk, l’ancien architecte de la SWDE. Et j’ai pu puiser de l’information dans un ouvrage de référence écrit par Wim Van Craenenbrœck, « L’unité dans la diversité. La Belgique des châteaux d’eau ». C’est dans ce recueil paru en 1991 qu’ont été répertoriés tous les châteaux d’eau du pays. Mon site https:// www.watertowers-of-belgium.net a, lui, été mis en ligne en 1998.
La plupart des photos publiées ont été prises par vos soins. Vous avez parcouru la Belgique de long en large tous les weekends ?
Vous ne croyez pas si bien dire ! J’ai embarqué ma maman dans cette folle aventure. C’était un but de sortie, en quelque sorte. On partait le matin et on revenait en fin d’après- midi, après avoir photographié dix, douze châteaux d’eau. On préparait notre itinéraire pour en immortaliser le plus possible dans une région. On en a visité une série, aussi. Aux Journées mondiales de l’Eau d’abord. Puis, la notoriété de mon site grandissant, j’ai été invité à certains évènements. J’ai aussi visité des châteaux d’eau qui avaient été rachetés par des particuliers. Aujourd’hui, je ne me déplace plus autant qu’avant. Mais je continue à recevoir des photos de la part d’autres passionnés, ainsi que des informations sur le devenir des châteaux d’eau répertoriés. Cela me permet notamment de pointer ceux qui ont été démolis.
Vous habitez à Bruxelles depuis plus de vingt ans, mais vous êtes originaire du Brabant wallon. Avez-vous une affection particulière pour les châteaux d’eau brabançons ?
Je suis né à Braine-l’Alleud et j’ai passé une grande partie de ma vie d’adulte à Waterloo. Mais je n’ai pas pour autant plus quadrillé le Brabant wallon qu’une autre province.
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