De l’avis des citoyens au pouvoir d’agir
La participation, on en parle beaucoup, parfois à tort et à travers. Les Maisons de l’urbanisme du Brabant wallon et de Liège ont exploré les enjeux et les attentes en présence lors de deux rencontres, avec une question émergente : et si la participation citoyenne invitait à aller au-delà du forum en questionnant la finalité de l’action publique ?
Texte : Bénédicte Dawance, Françoise Kolen et Frédérique Masquelier
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Lorsqu’on parle de participation citoyenne, on a l’habitude de décliner quatre niveaux selon le poids accordé au dispositif parti-cipatif dans la décision politique. Offrir une information et faciliter son appropriation constituent la base. Recueillir des avis pour aider à la prise de décision forme le deuxième niveau de la participation. S’ensuit la coconstruction, qui entend asseoir autour de la table un éventail d’acteurs et organiser le dialogue entre les parties prenantes pour préparer et accompagner la décision. Au sommet, la codécision, qui renvoie aussi à la cogestion et à la coresponsablité. Chaque niveau de participation implique des rôles, une gouvernance, des méthodes, un délai imparti… et un budget alloué à déterminer. Car, que l’on ne s’y trompe pas, prétendre coconstruire un projet induit d’y consacrer des moyens, du temps, des ressources humaines, mais aussi de recourir à une expertise en médiation et de garantir la suprématie de l’intérêt général. Et c’est, avant tout, s’assurer du liant : l’information étayée et la connaissance partagée.
Trois mouvements historiques
Depuis plus de trente ans, on observe une évolution des formes de participation citoyenne. Trois grands mouvements peuvent être dégagés. Le premier, celui des années fondatrices, est marqué par l’engagement militant et l’éducation permanente. L’urbanisme est alors envisagé comme levier politique et citoyen, visant à outiller les habitants pour intervenir sur leur territoire. Le deuxième mouvement correspond à une institutionnalisation accrue et à une professionnalisation qui tendent à éloigner le large public de l’action politique. Une troisième période se dessine à présent avec une multiplication des démarches axées sur la dimension sensible et esthétique de l’habiter, au risque de voir s’effacer la dimension critique et l’engagement. Pourtant, tant en aménagement du territoire, en urbanisme que dans le secteur culturel, ces temps d’écoute et d’action citoyenne constituent des opportunités fécondes pour dégager les espaces d’émancipation et de débats nécessaires en vue de mobiliser et responsabiliser au devenir d’un patrimoine commun : le territoire.
Un enjeu crucial
Pourquoi la participation serait-elle plus cruciale aujourd’hui qu’hier ? Son fondement n’est pas à voir du côté de la mobilisation pour faire valoir un avis, souvent d’opposition. Sa nécessité, désormais, va au-delà. Elle révèle un besoin fondamental et invite certainement à dépasser le cadre de l’aménagement du territoire pour embrasser les ambitions de pleine citoyenneté et d’ « empowerment ». Car l’enjeu est crucial : bâtir un socle partagé et prendre le temps d’éveiller une conscience collective autour des communs.
L’ambition de la participation citoyenne va au-delà d’une démarche de collecte des sensibilités, d’avis, de vécus, d’attachements. Une analyse et une vision partagée du territoire invitent à mettre chaque personne en capacité d’agir son cadre de vie, individuellement et collectivement. Une finalité citoyenne qui doit infuser l’action publique.
Interview
“Cela crée un lien de confiance”
Trois questions à Maureen Schmetz, du bureau d’études Sen5

Quelle est la plus-value de la participation citoyenne par rapport à une démarche urbanistique classique ?
Pour les auteurs de projets que nous sommes, cette démarche est essentielle pour compléter notre « diagnostic froid » avec des « données chaudes ». L’analyse technique, basée sur des cartes et des données statistiques, ne suffit pas à saisir la complexité d’un territoire. La participation permet d’appréhender le vécu des habitants et d’identifier leurs besoins réels, ce qui constitue le socle d’une stratégie de développement cohérente. Elle agit aussi comme un garde-fou : il arrive que nos réflexions initiales soient déconnectées de la réalité du terrain. Le dialogue avec les citoyens nous permet alors de réajuster nos propositions et de les affiner pour gagner en pertinence. Au-delà de l’aspect technique, cela crée un lien de confiance. En coconstruisant le projet, nous levons les réticences comme les malentendus. In fine, les habitants et les usagers s’approprient les intentions urbanistiques jusqu’à ce que le projet devienne, en quelque sorte, le leur.
Une telle démarche impose-t-elle des limites ou des contraintes spécifiques pour votre organisation ?
Absolument. Encadrer la participation citoyenne au sein de notre bureau rencontre des limites de temps, de budget et de ressources humaines. Étant une petite équipe de quatre personnes, nous devons impérativement cadrer et prioriser nos interventions. Nous ne lançons pas de processus participatif par défaut, mais lorsque nous jugeons qu’y avoir recours sert réellement le projet – par exemple, pour les questions liées aux usages des espaces publics ou des équipements. Par ailleurs, nous ne souhaitons pas mobiliser les participants à nos ateliers pour rien. C’est important pour eux et pour nous que leur avis soit pris en compte. Avec ceci que le décideur final, c’est le client, c’est-à-dire le maître d’ouvrage (commune, promoteur…). Nous veillons, en amont, à le sensibiliser à la plus-value de la participation, mais il demeure libre de ses choix. Et dans tous les cas, il faut justifier auprès des citoyens pourquoi certaines de leurs idées sont intégrées au projet final et pourquoi d’autres ne peuvent pas l’être.
Votre bureau a mené des expériences de participation citoyenne à Lumay ou encore à Mélin, sur le sol brabançon. Quels enseignements tirez-vous de votre pratique de terrain ?
Ces expériences soulignent l’importance du niveau d’information préalable des participants et de la méthode à suivre. À Lumay, l’organisation de marches exploratoires et la réalisation de carto-graphies subjectives ont révélé que le Ravel, perçu techniquement comme un atout, était en réalité jugé dangereux et peu accessible par les riverains. À Mélin, nous avons dû composer avec des visions divergentes du territoire dans le chef des citoyens, entre la préservation identitaire, le bien-être résidentiel et le développement touristique. Pour harmoniser ces attentes lors de réunions publiques massives — parfois plus de 140 personnes —, le recours à une modération externe est précieux.
Enfin, nous avons appris que la pédagogie est la clé : il faut que les participants disposent de toutes les connaissances nécessaires pour s’approprier les enjeux en présence avant même d’entrer en atelier. Sans cette étape de bonne compréhension et une restitution finale rigoureuse, la participation perd de sa substance.
SDC : LA PARTICIPATION EST PLUS QU’UNE « FORMALITÉ ADMINISTRATIVE »
Pour le bureau d’études liégeois Sen5, les missions de participation citoyenne qui lui sont confiées dans l’élaboration d’un Schéma de développement communal (SDC) dépassent le simple cadre de consultation. « Souvent, témoigne Maureen Schmetz, architecte-urbaniste et membre du bureau, l’implication des citoyens dans l’élaboration d’un SDC se conçoit comme une formalité administrative : leur avis est sollicité via un questionnaire papier disponible à la commune ou une enquête en ligne, sans que l’on sache in fine ce qui en est fait ». L’ambition de l’équipe pluridisciplinaire à la tête de Sen5 est tout autre : elle tâche de transformer cette démarche en un véritable levier de coconstruction. Dans la pratique, le bureau s’adapte aux réalités du terrain, que ce soit par l’organisation d’ateliers décentralisés au cœur des villages – comme à Jodoigne – ou par l’implication directe et continue d’un groupe de citoyens référents, à l’instar de l’expérience menée à Burdinne, en province de Liège.
La force de cette approche réside notamment dans l’accompagnement pédagogique. Pour assister les habitants des entités concernées face à la technicité du SDC, le bureau mise sur une information préalable et accessible. Par exemple, des vidéos explicatives permettent aux citoyens de comprendre la démarche, de découvrir les points saillants du diagnostic territorial de leur commune et les tenants et aboutissants d’un SDC à leur propre rythme, depuis leur domicile. En outillant ainsi les participants en amont des ateliers et en les impliquant lors de balades exploratoires, Sen5 s’assure que la consultation ne porte pas sur des concepts abstraits, mais permette de poser les bases pour partager une vision de territoire avec ceux qui le vivent au quotidien.
LES BALADES PARTAGÉES OU LE TERRITOIRE AU CŒUR DES SENS
Comment raconter un territoire autrement, et notamment par le prisme de ceux y vivent ? C’est le défi relevé par le Centre culturel du Brabant wallon en partenariat avec ses homologues de Braine-l’Alleud, Genappe et Nivelles à travers un projet commun : les Balades partagées.
Lancée à l’automne 2025, la première édition des Balades a donné lieu à une expérience de participation citoyenne inédite à l’échelle de quatre communes du centre de la province : Braine-l’Alleud, Court-Saint-Étienne, Genappe et Nivelles. L’ambition de leur démarche, inspirée d’une initiative française et adaptée aux réalités brabançonnes, tient dans un croisement de regards inhabituel. Le principe est simple : réunir, le temps d’une promenade, élus locaux, habitants et artistes. Ensemble, ils ont arpenté les rues, les sentiers et les places des entités traversées pour confronter leurs perceptions, échanger des anecdotes et partager leurs visions du quotidien.
Des œuvres subjectives
Parmi les marcheurs, on retrouvait les échevines et échevins de la Culture des communes partenaires : Chantal Versmissen-Sollie pour Braine-l’Alleud, Mary-Line Romain pour Court-Saint-Étienne, Christophe Balestrie pour Genappe et Céline Scokaert pour Nivelles. Aux côtés des habitants et des slameurs et slameuses M’sieur 13, Juliette Van Peteghem, Fu et Vinz Zek, les quatre élus ont noué un dialogue direct, spontané et dénué de calcul politique. « On est partis en se disant tous qu’on allait jouer franc-jeu, être dans l’immédiateté, évoque Mary-Line Romain, interrogée lors de la soirée de clôture de l’événement. On était un peu tristes quand le projet a pris fin car on a mis nos âmes à nu. C’était très riche et créateur de lien. »
Au fil des déambulations, en effet, la parole s’est libérée. Les slameurs et slameuses ont capté les émotions et les expressions en présence pour composer des textes originaux, reflets poétiques de l’expérience. Dans un second temps, l’artiste plasticienne Matilde Gony a rejoint le collectif pour animer des ateliers de co-construction. L’objectif ? Traduire graphiquement ces vécus sous la forme de cartes sensibles. Volontairement affranchies des échelles cartographiques et des éléments structurants habituels, ces œuvres subjectives mettent en lumière les coups de cœur, les souvenirs et les trajectoires intimes des habitants comme des élus.
Le point d’orgue de cette première édition s’est joué lors d’une soirée mémorable au Centre culturel de Braine-l’Alleud, mêlant exposition des cartes, restitution des slams et scène ouverte. Loin de s’arrêter là, cette dynamique participative continue de vivre. Un livret regroupant les cartes et les textes est désormais disponible dans les quatre communes et en téléchargement sur les sites Internet des centres culturels. En attendant les éditions suivantes, les citoyens sont invités à prolonger la démarche : des cartes postales dotées d’espaces de commentaires ont été déposées dans les commerces locaux.
Chacun peut y inscrire ses propres impressions et les renvoyer pour enrichir cette cartographie humaine du Brabant wallon.
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