Des potagistes à Tubize © C. Du.

Cultiver son appartenance  à l’humanité

Depuis une vingtaine d’années, on a vu se développer de nombreux projets de potagers collectifs. Le mouvement a été amplifié avec la sortie du film Demain qui a connu un véritable engouement.

Texte : Caroline Dunski – Photos : Caroline Dunski et Ville OLLN

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Sorti début 2016 en Belgique, le film Demain de Mélanie Laurent et Cyril Dion a popularisé, notamment, le mouvement d’agriculture urbaine de Détroit aux États-Unis et celui des Incredible Edibles, les Incroyables comestibles en français, né à Todmorden en Grande-Bretagne. Depuis, des groupes locaux ont fleuri ici et là en Belgique et ailleurs. Les cinéastes français ne s’attendaient pas à provoquer un tel engouement. Sur le site dédié à leur film, ils ont invité les gens à partager brièvement les actions qu’ils ont mises en œuvre pour que chacun puisse avoir une idée de l’impact du film, mais surtout pour favoriser un effet de contagion. Que tout le monde ait envie de se mettre à la transition, qu’elle concerne l’agriculture, l’économie, l’éducation ou la démocratie.

Plonger ses mains dans la terre pour y faire naitre de quoi se nourrir, souci aussi légitime que vital, revêt bien d’autres dimensions. Y compris celle, loin d’être anodine et éminemment culturelle, de se sentir appartenir à une communauté. Rédigée en 1992 par la Conférence permanente des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe (CPLRE), La Charte urbaine européenne souligne que « la protection de la nature contribue à développer le sentiment d’appartenance et l’engagement des citadins et citadines vis-à-vis de leur communauté. Elle peut encourager leur fierté individuelle et collective et développer le sentiment d’appartenance au quartier. Les formules ne manquent pas : potagers familiaux, jardins suspendus, jardins couverts, terrains d’aventure, valorisation des espaces semi-publics autour des blocs d’habitation, coulées vertes, jardins naturels, jardins éducatifs et centres de terrain ». À Mons depuis 2017, chaque année, les acteurs culturels consacrent l’éco-festival « Demain » à la nécessaire transition et au rôle que la culture peut y jouer. Et les jardins et potagers partagés y trouvent une place de choix.

Lieux d’échanges sociaux, de transmission de savoirs

Le Réseau des consommateurs responsables comptabilise quelque 444 potagers collectifs en Wallonie et à Bruxelles ! Ledit réseau souligne que « d’abord vus comme des espaces de production de légumes, les potagers collectifs sont maintenant considérés aussi comme des lieux d’échanges sociaux, de transmission de savoirs, de détente et d’entraide ».

Un potager collectif, c’est aussi un laboratoire de démocratie locale.
Atoutage

Conscientes de la contribution de telles initiatives à une société plus solidaire, certaines communes ont surfé sur cette vague verte et lancé leurs propres projets. C’est le cas à Ottignies-Louvain-la-Neuve où le Service communal de cohésion et de prévention sociales assure sa mission de cohésion sociale via un Plan social intégré (PSI). Il s’agit d’un programme local subsidié par la Région wallonne pour lutter contre les processus de précarisation et de pauvreté. « C’est le troisième Plan que nous menons dans ce cadre, même si le Décret a évolué, note Steve Evrard, responsable du Service ottintois. Nous partons des problématiques des gens et des quartiers, aussi les processus et les démarches varient d’un quartier à l’autre. »

Ces dix dernières années, trois potagers collectifs ont ainsi vu le jour dans des quartiers de logements publics : au quartier du Bauloy à Ottignies, au Buston à Limelette et à la Chapelle-aux-Sabots à Céroux-Mousty. « Ces potagers collectifs constituent des moyens pour arriver à nos fins, c’est-à-dire construire une société solidaire et coresponsable pour le bien-être de tous. Au départ des projets de potagers, on comptait les gens investis sur les doigts d’une main. Au Buston, il y avait un terrain de basket qui posait des problèmes de nuisances sonores au voisinage. La posture du Service de cohésion et de prévention sociales a été le soutien, l’accompagnement et la réflexion autour d’un projet permettant de renforcer le lien de solidarité entre voisins, tout en étant attentif à la dimension durable et en développant des arguments financiers et sanitaires. Dans certains quartiers, la santé des gens se détériore plus rapidement. Nous avons aidé à trouver des ressources sous la forme de subsides, mais dans notre esprit, les projets devaient aussi devenir plus ou moins autonomes. L’implication des habitants est assez fluctuante. Parfois, des personnes s’essoufflent. Il y a des moments de doute et de crise. Nous sommes alors sollicités en termes d’animation. »

Une logique participative et intergénérationnelle

Pour le projet réalisé au Buston sur un terrain appartenant à la société de logement public, après que le terrain de basket ait été déplacé, à la demande du Service communal, l’asbl Atoutage a réalisé un guide méthodologique montrant qu’il existe plusieurs méthodes de prise de décisions collectives. Elles facilitent la réussite d’un projet et garantissent une logique participative et intergénérationnelle. La sociocratie permet la prise de décisions collectives assurant la participation de tous en évitant les rapports de forces. De son côté, le modèle « SALT » mobilise et mutualise les ressources et les savoirs de chacun comme point de départ d’une action collective et pour renforcer une dynamique de groupe. Enfin, l’équipe du Service de cohésion et de prévention sociales, qui anime le projet, a bénéficié d’une sensibilisation aux concepts de la communication non-violente et à d’autres outils de gestion de conflits.

Il y a de petits enfants bruxellois jusqu’à des vieux pépés comme moi, tous mélangés, et ça marche bien.
Un usager anonyme

Les enjeux des potagers collectifs sont multiples. La charte du projet de Limelette indique qu’il vise à cultiver des légumes sains, dans le respect de l’environnement, à développer des échanges de savoirs, de la solidarité et de l’entraide, à tisser des liens conviviaux, intergénérationnels et interculturels, dans la tolérance, à procurer du plaisir, du bien-être et de la quiétude et, enfin, à valoriser le quartier. Dans une vidéo qui présente l’initiative, une dame explique qu’elle a fait la connaissance de sa voisine directe au potager. Pendant 40 ans, elles ne s’étaient pas adressé la parole… Jusqu’à ce que leurs mains travaillent la même terre. « Ça crée des liens et ça renforce les relations. » Une autre se souvient qu’avant, dans le village de sa grand-mère, toutes les dames du quartier se réunissaient chez son aïeule pour utiliser son grand four à pâtisseries. « On crée des lieux collectifs pour retrouver cette collectivité qu’on a un peu perdue. C’est important de sentir que les autres sont là. » Et la diversité des usagers de tels lieux est grande, en termes d’âges et d’origines, comme le souligne un monsieur d’un âge certain. « Il y a de petits enfants bruxellois jusqu’à des vieux pépés comme moi, tous mélangés, et ça marche bien. »

Une transmission de proche en proche

À Tubize, des terrains communaux sont cultivés depuis des décennies par des personnes qui se transmettent de proche en proche les parcelles – qu’ils ont « privatisées » – au gré du vieillissement, de la maladie, des déménagements ou du manque de temps pour continuer cette activité. Dans les méandres du Cœurcq, qui serpente depuis Braine-le-Comte avant de rejoindre la Senne, entre la rue Reine Astrid et le chemin de fer, un hectare a vu pousser des haricots, des tomates, des courgettes, des potirons, des tournesols et des fleurs sauvages ou ornementales, des pommes, des poires, des framboises… bref, tout ce qu’une trentaine de personnes ont choisi d’y semer, de cultiver… ou pas. Certaines parcelles sont closes, munies de barrières et de cadenas. D’autres semblent abandonnées à la végétation, au grand dam de ceux qui prennent le plus grand soin de « la leur ». À bientôt 79 ans, depuis 18 ans déjà, Gaetano continue d’entretenir une parcelle vraiment privée, et non privatisée, juste à côté des terres communales. Après avoir longtemps travaillé aux Forges de Clabecq, il a appris le maraichage en compagnie d’un vieux monsieur et transmet désormais ses connaissances à son tour. Peu avant le confinement, il faisait la connaissance de Françoise, une « jeune » voisine d’une cinquantaine d’années, qui empruntait le raccourci bucolique pour rejoindre la chaussée de Mons. Poussé par Betty, sa dulcinée, qui lui enjoignait de réduire le rythme en raison de ses ennuis de santé, il a cédé un morceau de parcelle à Frédéric, l’ami musicien de « Fran Fran ».

Entre individualisme et sociocratie

Chaque potager « collectif » a sa propre configuration, ses modes de fonctionnement. À Tubize, on l’a vu, on observe plutôt une multiplicité de parcelles, cultivées côte à côte sans règles établies. Dans les potagers ottintois, dont l’objectif originel est de créer du lien, certaines parcelles sont individuelles, tandis que d’autres sont collectives. Néanmoins, quels que soient leur fonctionnement, chaque potager voit naitre entre ses usagers des liens qu’ils ne créent généralement pas quand ils se croisent furtivement sur un trottoir.

Un recensement pour mettre de l’ordre

En décembre 2019, la Ville de Tubize invitait à se faire connaitre les exploitants de parcelles sur deux terrains lui appartenant, l’un entre la rue Reine Astrid et le chemin de fer, l’autre le long de la rue des Forges. « Ces terrains communaux sont occupés de façon anarchique par des riverains, explique Michel Picalausa, échevin des Travaux. Ce sont surtout d’anciens travailleurs des Forges de Clabecq qui les cultivent sans aucune convention. La succession des parcelles s’organise entre voisins, familles, amis… On ne peut pas parler de jardins ‘partagés’, parce que chacun exploite une parcelle qu’il considère comme la sienne. Avec ma collègue échevine de l’Environnement, nous aimerions que cela devienne un véritable jardin partagé, avec une convention d’occupation liée à une personne. Cela permettra aussi de fixer un règlement sur l’aspect des abris de jardin. La rue des Forges est un axe de pénétration important, c’est une entrée de ville qui doit être soignée. À terme, nous souhaitons également tracer une voie cyclable pour faciliter la mobilité entre le nouveau quartier à venir et le centre-ville. »