« Créer du lien social dans les centres urbains  est essentiel pour la santé »

La densification des territoires peut être néfaste pour la santé mentale si elle est mal encadrée. Les liens sociaux peuvent contribuer à lutter contre ces fragilités. Surtout pour les personnes âgées, plus sensibles à la manière dont les espaces habités évoluent.

Texte : Xavier Attout - Photo : D.R.

Emma Villarem

Emma Vilarem, docteure en neurosciences cognitives et spécialiste des interactions sociales, a créé avec trois associés l’agence parisienne [S]CITY.

Pourquoi le volet santé mentale n’est pas davantage pris en considération dans la fabrique des territoires ?

EMMA VILAREM. Les raisons sont multiples. Il s’agit d’un champ d’études relativement récent. Il y a une prise de conscience de plus en plus importante de la dimension du sensible dans l’aménagement du territoire mais elle doit encore faire son chemin. Tout comme le fait que le lien social est essentiel pour la qualité de vie et la santé mentale des habitants. Or, nous remarquons que ce lien a tendance à être plus distendu dans les espaces densément habités. Incriminer la densification serait toutefois réducteur. Il faut regarder ailleurs aussi et voir comment la manière de concevoir des lieux habités permet de créer du lien social. Et c’est ce que nous tentons de faire. Et, bonne nouvelle, nous constatons ces derniers temps que certains appels d’offre mentionnent désormais les sciences cognitives.

Pourquoi faut-il prendre ce volet en compte ?

La sociabilité urbaine favorise les rencontres au-delà du cercle familial et du travail. Plusieurs études montrent cependant une corrélation entre anxiété, stress, voire dépression, et quartiers denses. Savez-vous que l’Europe compte deux fois plus de personnes atteintes de schizophrénie en milieu urbain qu’en milieu rural ?

Les espaces denses sont donc néfastes pour la santé mentale des habitants ?

Il y a de nombreux avantages à vivre dans les centres. Que ce soit l’accessibilité aux services de santé, un réseau de transport dense, les loisirs, les activités culturelles. A contrario, cela peut en effet également fragiliser notre santé mentale si on ne prend pas cette dimension en compte.

Le fait d’encourager les gens à vivre dans des centres plus denses peut donc représenter un danger si elle n’est pas bien encadrée…

Oui, on a d’ailleurs pu mettre en avant les nombreux mécanismes qui pèsent sur la santé mentale dans les espaces fortement bâtis : isolement social, pollution sonore et visuelle, stress lié à l’agitation urbaine, manque d’espaces verts… Les espaces verts sont très intéressants à ce titre : augmenter leur présence apaise clairement la vie en ville.

À quel stade d’un projet intervenez-vous ?

Le plus en amont possible. C’est là que nos apports sont les plus pertinents. Nous sommes présents pour identifier les ressources spatiales disponibles qui permettent de créer du lien social. Soit là où les gens peuvent se retrouver, se mettre à l’écart.

Et vous vous sentez écoutée ?

Oui. Il est important de créer des quartiers pour tous les usagers, de les rendre les plus désirables possible. On essaye d’adopter un prisme salutogène. Soit de voir comment vivre en ville peut générer une meilleure santé et ce qui est source de santé. Les espaces denses sont aussi sources d’opportunités qu’il faut saisir. Les lieux qui génèrent par exemple une vie sociale importante, notamment auprès des personnes âgées, démontrent une hausse de la qualité de vie et de l’espérance de vie. Le lien social génère l’entraide.

Justement, avez-vous déjà travaillé sur le ressenti des personnes âgées en ville ?

Pas spécialement mais nous avons analysé la marchabilité de centres urbains. Et c’est très instructif. En fait, ces espaces sont conçus pour les personnes qui n’ont aucun problème. Ils ne sont pas faits pour ceux qui sont vulnérables. Or, un centre densément habité peut être hyper sollicitant par les lumières, les bruits, les odeurs, les sons, le rythme de la ville, etc. Il faut donc tout faire pour que l’environnement amoindrisse les vulnérabilités et devienne inclusif. Et donc penser aux bancs, à l’ombre, aux hauteurs de trottoir … Il est évident que le vieillissement affecte la manière de vivre dans les centres.

Les quartiers intergénérationnels que l’on voit de plus en plus apparaitre peuvent-ils vraiment avoir un impact positif sur les ainés ?

Tout ce qui va créer les conditions d’une vie sociale facilitée est bon à prendre. Le lien social est tellement puissant que créer les conditions du lien social est un élément prioritaire à mettre en place. Il faut exploiter le potentiel de lien social des centres urbains car il est gigantesque.

Les centres urbains sont conçus pour les personnes qui n’ont aucun problème. Ils ne sont pas faits pour ceux qui sont vulnérables.

Emma Vilarem

Le regard de la culture

L’homme est nature et culture

« L’homme est un animal social » affirmait Aristote. Bien d’autres se sont immiscés dans ce rapport entre homme et animal pour décrire (comprendre) l’instinct de prédateur – « l’homme est un loup pour l’homme » affirmait Hobbes – ou pour mettre en avant ce qui nous rassemble : une organisation sociale essentielle à la survie. Ces mots font échos aujourd’hui. Lorsqu’on pointe ce qui différencie l’homme et l’animal, on retient l’état de conscience vis-à-vis du monde, de la société, les systèmes de règles mis en place pour vivre en harmonie ou encore la capacité de l’homme de devenir ce qu’il souhaite. Ainsi, l’homme est doté de Liberté le rendant capable de se perfectionner (Rousseau). Retenons : la conscience et la liberté sont d’incroyables outils pour se positionner par rapport au monde. La culture est le véhicule qui ouvre la conscience, la pensée abstraite, l’évocation et l’imaginaire, le discours, la mémoire, la transmission. La nature est un fondement qui englobe et nourrit. Si certains ont pu opposer nature et culture – animalité et humanité – il est opportun de construire les liens vitaux entre ces conceptions du monde, de les nourrir et les amplifier. C’est là un levier puissant pour concevoir et ancrer la transition écologique.

> B. D.