Anne Duplat, "équilibriste" du territoire

En poste depuis six mois, la nouvelle fonctionnaire déléguée du Brabant wallon a presque bouclé sa tournée des communes. Loin des clichés d’une administration régionale retranchée à Wavre, rencontre avec une femme de dialogue, portée par un sens aigu de l’intérêt collectif.

Texte : Frédérique Masquelier

Anne Duplat, nouvelle fonctionnaire déléguée du Brabant wallon, en poste depuis octobre 2025.

Anne Duplat a repris les rênes de la Direction régionale de l’Aménagement du territoire et de l’Urbanisme pour le Brabant wallon en octobre 2025. Juriste de formation (UCLouvain), elle accède à un poste qui a connu un véritable chassé-croisé de titulaires ces cinq dernières années. Depuis Christian Radelet (2006-2019), pas moins de trois personnes y ont été nommées : Nathalie Smœs (2019-2022), Cédric Harmant (2022-2023) et Stéphanie Pirard (2024-2025). Un va-et-vient qui ne manque pas d’impacter ses débuts. En une demi-année d’activité, Anne Duplat a tenu à rencontrer les collèges de chaque commune de la province afin d’établir un contact direct et de nouer un dialogue. Ce tour de terrain ne l’effraie pas, au contraire. La nouvelle fonctionnaire déléguée connaît bien les rouages de l’administration pour lui avoir consacré plus de vingt ans de sa carrière.

Son entrée en fonction coïncide par ailleurs avec un moment charnière pour le territoire brabançon : celui de la mise en œuvre du Schéma de Développement du Territoire (SDT). Dans une province où la pression foncière culmine, Anne Duplat se veut l’arbitre des nouvelles priorités régionales : lutte contre l’étalement urbain, densification des centres et résilience face aux risques naturels. Une responsabilité qui exige de dépasser la stricte légalité pour embrasser la qualité des projets.

Sur le plan personnel, originaire d’un petit village près de Tournai, Anne Duplat revendique ses racines rurales tout autant que son expérience de la vie citadine. Celle qui réside depuis plus de vingt ans en première couronne namuroise sait combien la vie est différente selon que l’on adopte l’une ou l’autre perspective. Un sérieux atout dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, le Brabant wallon cristallisant cette dualité entre ville et campagne, et les nombreux défis qui l’accompagnent.

Vous êtes juriste, mais ne vous êtes pas attardée dans la profession d’avocate ?

ANNE DUPLAT : Après deux années au Barreau de Tournai (2000-2002), j’ai bifurqué vers le secteur public. Mon parcours dans l’administration a toujours été lié à l’immobilier : j’ai passé cinq ans à la Régie des Bâtiments (2002-2007), au fédéral, puis j’ai rejoint la Région wallonne à la Direction des Infrastructures sportives (2007-2020). Gérer les subsides sportifs pendant treize ans, dont trois comme directrice faisant fonction, m’a énormément appris. Notamment à accompagner pas à pas les porteurs de projets — qu’il s’agisse d’ASBL ou de communes — et, surtout, à être pédagogue pour expliquer des procédures administratives parfois complexes. Avant de postuler ici, j’ai travaillé à l’aménagement du territoire en tant que bras droit du fonctionnaire délégué de Namur (2020-2025). M’engager dans ces mêmes responsabilités pour le Brabant wallon est pour moi la suite logique de mon parcours.

Qu’est-ce qui vous motive à demeurer au sein de l’administration ? La lourdeur de la machine administrative n’a-t-elle pas, parfois, raison de vous ?

C’est vraiment le service pour tous. Cela peut paraitre basique, mais c’est ce qui m’anime : travailler pour l’intérêt collectif, pour notre cadre de vie à tous et pour celui de nos enfants, et non pour des intérêts particuliers. Quant à la lourdeur de la machine administrative, il faut faire avec. Je dis souvent à mes collaborateurs que si la machine est lourde, elle a le mérite d’exister et notre rôle est de la mobiliser efficacement au service du citoyen.

Avec votre profil de juriste, agissez-vous ici en tant que « juge » de la légalité des dossiers ou « architecte » d’une vision pour le Brabant wallon ?

L’aménagement du territoire ne peut se limiter au droit. Si le Code est ma colonne vertébrale, l’urbanisme reste avant tout une affaire de projets. Ma mission est de porter une vision conjointe : le respect de la norme allié à la qualité du fond. C’est là que mon équipe prend tout son sens. Mes collaborateurs instruisent chaque dossier avec cette double exigence : la rigueur légale et la pertinence du projet. Le focus légal est une étape indispensable de l’analyse, mais il n’est pas ma seule boussole.

Le poste a connu une certaine instabilité ces dernières années. Comment rassurez-vous vos interlocuteurs à ce sujet ?

Je ne suis pas seule, je m’appuie sur une équipe motivée, engagée et qui possède la mémoire des dossiers. Je tiens beaucoup à la prévisibilité des décisions et aux informations données par mes prédécesseurs. L’objectif n’est pas de faire la révolution, mais de s’inscrire dans une continuité, tout en apportant ma vision basée sur la proximité et l’accessibilité.

Vous avez entamé un tour de terrain pour rencontrer les communes. Comment se passent ces premiers contacts ?

J’ai déjà rencontré les deux-tiers des communes brabançonnes. Mon idée est de les accompagner dans un esprit d’écoute et de concertation. Ces rencontres se font de manière informelle : on discute des projets, de la méthode de travail et des possibilités d’amélioration de notre collaboration. C’est capital pour moi de ne pas me barricader dans une tour d’ivoire. Je veux être accessible, que ce soit pour des réunions semestrielles ou plus ponctuelles selon les souhaits de chaque commune.

Le Brabant wallon fait face à des enjeux importants, comme la pression foncière ou les risques d’inondations. Quelle est votre stratégie ?

La province a d’énormes atouts, entre autres du fait de sa proximité avec Bruxelles : attractivité résidentielle, innovation économique et technologique, préservation des paysages… Mais il y a des contraintes comme la mobilité ou les risques naturels. Mon rôle est d’être une équilibriste : il faut trouver la décision la plus juste possible entre tous ces paramètres, tout en s’appuyant sur le schéma de développement du territoire et les futurs schémas de développement communaux.

Si vous deviez définir le « bon aménagement des lieux » pour la province en trois principes, quels seraient-ils ?

Préservation des paysages, ville ou village du quart d’heure et densification raisonnée. Ayant vécu à la fois à la campagne dans ma jeunesse, et en ville depuis vingt ans, je connais ces deux réalités. Je sais ce que c’est d’attendre son bus pour aller à l’école en milieu rural, mais aussi d’avoir ses services et commerces à cinq minutes à pied. Ce sont ces deux réalités qu’il faut pouvoir conjuguer pour l’avenir.

La densification est souvent mal vécue par les riverains. Comment lutter contre l’effet « NIMBY » ?

Le droit de réclamer est légitime, il peut même nous challenger sur des points oubliés. Mais nous devons être pédagogues dans nos décisions pour expliquer pourquoi nous suivons, ou non, une réclamation. En parallèle, je pense que la formation et l’accompagnement des citoyens est important. À cet effet, l’action des maisons d’urbanisme, en particulier celle du Brabant wallon, est capitale.

Un rôle de conseil

La Direction régionale de l’Aménagement du territoire et de l’Urbanisme pour le Brabant wallon a un rôle de conseil bien plus que de tutelle. Dans 90 % des dossiers de demandes de permis d’urbanisme, en effet, ce sont les communes qui sont les autorités délivrantes. La fonctionnaire déléguée et son équipe se limitent à remettre un avis simple où sont rappelées les priorités régionales telles qu’énoncées dans le Schéma de développement du territoire (SDT). Leur compétence pour la délivrance de permis s’exerce dans 10 % des cas seulement, pour les projets publics ou plus structurants. En parallèle, la fonctionnaire déléguée suit de près les études stratégiques que mènent les communes, en ce compris les Schémas de développement communaux (SDC). Ici aussi, elle s’assure que la politique régionale est bien transcrite à l’échelle locale.

4 000

L’équipe de 24 personnes que chapeaute
la fonctionnaire déléguée du Brabant wallon traite pas moins de 4 000 dossiers
chaque année.