Les ADT wallonnes passent à l'action
Les ADT wallonnes passent à l'action
Entretiens : Bénédicte Dawance et Frédérique Masquelier
Les diagnostics territoriaux livrés, les intercommunales enfilent à nouveau leur casquette d’Agences de développement territorial (ADT) pour suivre le chantier d’élaboration des futurs Schémas de développement communaux et épauler pas moins de 253 communes wallonnes. Regards croisés et retour d’expériences avec in BW, IDELUX et le BEP.
Les diagnostics territoriaux livrés, les intercommunales enfilent à nouveau leur casquette d’Agences de développement territorial (ADT) pour suivre le chantier d’élaboration des futurs Schémas de développement communaux et épauler pas moins de 253 communes wallonnes. Regards croisés et retour d’expériences avec in BW, IDELUX et le BEP.
Entretiens : Bénédicte Dawance et Frédérique Masquelier
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Espace-vie a déjà consacré beaucoup de place au Schéma de développement du territoire (SDT) dans ses pages. Non sans raison. Depuis son entrée en vigueur à l’été 2024, le SDT est le gouvernail régional en matière d’aménagement du territoire. La Wallonie y a consigné sa trajectoire urbanistique pour les prochaines décennies, avec une ligne de mire claire et contraignante : la fin de l’artificialisation des terres agricoles et des espaces naturels et forestiers à l’horizon 2050.
Pour les communes, le défi est immense. Compte tenu de leurs priorités locales, elles vont devoir s’approprier ces balises régionales à travers leurs propres Schémas de développement communaux (SDC) d’ici 2030. Soucieuse du défi à relever en un temps record, la Région a activé un levier inédit. Elle a confié aux Agences de développement territorial présentes au sein des intercommunales – BEP, IDEA, IDELUX, IDETA, IEG, Igretec, in BW, Spi – une première mission : rédiger un diagnostic territorial pour chacune des 253 communes wallonnes. En Brabant wallon, la Province a prêté mains fortes aux équipes d’in BW pour la mener à bien. Démographie, mobilité, logement ou encore disponibilité foncière : en croisant les bases de données publiques, ces rapports, livrés fin 2025, offrent aux élus un double regard : une focale infracommunale pour ausculter la réalité des quartiers, et une ouverture supracommunale pour les pousser à lever le nez de leurs frontières et faciliter le dialogue avec leurs homologues voisins.
Si le mandat est identique pour les huit intercommunales du sud du pays, son implémentation sur le terrain révèle des réalités très contrastées. Les unes découvrent un nouveau métier. Les autres n’en sont pas à leur coup d’essai, mais l’ampleur de la tâche leur donne du fil à retordre.
Espace-vie a interrogé trois d’entre elles, et plus précisément les responsables des services Aménagement du territoire d’in BW pour le Brabant wallon, Stratégie territoriale d’IDELUX pour le Luxembourg et Développement territorial du BEP, le Bureau économique de la province de Namur.
« UN NOUVEAU MÉTIER ET UN VIRAGE COMPLET »
Aurélie Hochart et Vincent Magitteri, in BW
D’une intercommunale wallonne à l’autre, l’arsenal de compétences dans lequel est venue s’ancrer la mission d’agence de développement territorial diverge. Comment avez-vous relevé ce défi, alors que la planification territoriale représente un nouveau métier pour in BW ?
C’est clair que nous ne partons pas toutes avec les mêmes armes. Le BEP s’appuie sur un bureau d’études établi de longue date, IDEA et Igretec, par exemple, peuvent compter sur des équipes multidisciplinaires de 20 à 30 personnes. Pour nous, c’est un véritable changement de paradigme. Notre savoir-faire est plus technique, centré sur nos métiers historiques : la distribution de l’eau, l’assainissement, la gestion des déchets et le développement économique. Nous sommes d’ailleurs l’une des rares intercommunales à combiner toutes ces casquettes. Passer de cette culture d’ingénierie à un rôle d’ensemblier et de conseiller stratégique du territoire a constitué un virage complet pour in BW. Notre service Aménagement du territoire ne comptait que deux collaborateurs à l’origine et se limitait à coordonner les projets propres d’in BW, les révisions de plan de secteur en vue du développement économique ou encore les études de faisabilité pour nos bâtiments ou ceux de nos communes actionnaires. Il a fallu étoffer nos compétences en engageant trois personnes, deux architectes et un urbaniste. Mais même renforcée, notre équipe est restée très petite pour mener de front un travail d’une telle ampleur sur l’ensemble du Brabant wallon. Raison pour laquelle nous avons collaboré avec les services provinciaux.
Dans ce contexte, comment s’est organisée la collecte de données pour établir les diagnostics territoriaux des 27 communes brabançonnes, et quelle a été la méthodologie retenue ?
Notre fil conducteur a été la rigueur de la donnée. L’objectif était de constituer une base de données froides, c’est-à-dire un inventaire homogène, standardisé et entièrement libre de droits (Open Data). Pour éviter tout biais de comparaison d’une commune à l’autre, nous avons appliqué la même grille d’analyse partout, en exploitant des sources officielles existantes comme WalStat, le géoportail ou l’IWEPS. Pour les matières sensibles comme la disponibilité foncière, nous avons travaillé main dans la main avec les autres intercommunales wallonnes afin d’appliquer des filtres techniques stricts sur la matrice cadastrale, en isolant, par exemple, les risques d’inondation ou les contraintes karstiques. La valeur de cet exercice n’est pas d’atteindre une exactitude mathématique absolue, mais de fournir aux communes un outil de comparaison fiable avec leurs voisines.
Contrairement à d’autres intercommunales, in BW n’est pas auteur de projet pour les futurs schémas de développement communaux. Comment déployez-vous votre plus-value auprès des communes ?
Notre positionnement est très clair : nous agissons exclusivement comme assistant à la maîtrise d’ouvrage pour ne pas faire concurrence au secteur privé. Notre rôle est de guider les communes : nous les accompagnons dans la rédaction de leurs cahiers des charges, nous les aidons à rationaliser le choix des prestataires privés et nous structurons les démarches de participation citoyenne en amont. Nous jouons aussi un rôle de facilitateur essentiel auprès de l’administration wallonne pour dénouer rapidement des situations locales complexes. En Brabant wallon, nous avons la chance de fonctionner au sein d’un « tripôle » supracommunal unique et très efficace. Il unit la Province qui apporte sa vision macro et alimente la réflexion au travers d’études spécifiques ; in BW qui amène le conseil opérationnel de terrain ; et la Région qui exerce son rôle de conseil et de tutelle légale via la Fonctionnaire déléguée. Chacun reste dans son rôle, sans confusion des genres. Cela nous permet de garantir une vraie cohérence territoriale tout en laissant les communes totalement souveraines de leurs choix politiques.
« C’EST VITAL POUR NOS COMMUNES »
Alexandre Petit et Coralie Meuris, IDELUX
Les diagnostics territoriaux ont été produits dans un timing particulièrement serré. Surtout pour les provinces les plus étendues comme la vôtre. Comment avez-vous vécu ce marathon en interne ?
C’était un défi de taille, tant sur le plan de l’organisation que de la charge de travail. Il a fallu produire 44 diagnostics de manière quasi industrielle en l’espace de quelques mois, tout en veillant à livrer un travail de qualité. Notre grande chance a été notre multidisciplinarité interne : nous avons mobilisé nos géographes, notre pôle cartographie, et collaboré étroitement avec IDELUX Eau pour intégrer d’emblée la gestion des eaux et les risques d’inondation. Au-delà de la technique, le véritable enjeu consistait à vulgariser des thématiques très technocratiques et imbuvables pour les administrations et les élus locaux, sans pour autant vider le contenu de sa valeur. Heureusement, les retours sont extrêmement positifs. Le plus beau compliment reçu de la part d’un élu, c’est de s’entendre dire qu’il a appris quelque chose sur son propre territoire. Ces diagnostics ont offert un socle d’informations partagé, objectif, et ont servi de déclic pour lancer les communes dans l’aventure des SDC.
On observe d’ailleurs une dynamique de lancement des SDC particulièrement forte en province de Luxembourg. Comment expliquez-vous cette longueur d’avance ?
Il y a d’abord un facteur culturel : notre territoire a toujours été un moteur historique en matière de schémas de structure communaux. À une époque, on disait même qu’un schéma de structure wallon sur deux était luxembourgeois ! Mais la raison profonde est avant tout politique, et se situe sans doute en contraste par rapport aux réalités du Brabant wallon. Certaines communes brabançonnes fortement urbanisées ne veulent plus de nouveaux habitants et s’accommoderaient presque d’une absence de centralités. Chez nous, c’est l’inverse : le concept même de centralité, plus naturellement porté sur une structure territoriale urbaine, effraie nos communes rurales. Les élus ont peur qu’une application stricte de la règle des 75 % de nouveaux logements construits dans les centralités n’interdise in fine toute capacité de développement et ne condamne la survie de nos villages historiques. C’est vital pour nos communes de se munir d’un SDC pour adapter la théorie régionale à leur réalité locale. L’objectif n’est pas de supprimer les centralités, mais, souvent, de les démultiplier pour s’assurer de la vitalité des villages. Avides de reprendre leur destin en main, plus des trois quarts des communes de la province ont d’ores et déjà lancé les travaux de leur SDC.
IDELUX s’est positionnée comme auteur de projet dans le but spécifique de rédiger ces schémas de développement communaux. Pourquoi ce choix et comment l’assumez-vous ?
C’est un choix stratégique guidé par un esprit de pur service public. Nous savions pertinemment qu’avec l’aflux de demandes dans un délai aussi court, le marché privé des auteurs de projets allait être saturé – ils sont très peu à être actifs sur la province. Nous savions aussi quelles communes risquaient de passer à la trappe : les petites entités rurales. L’histoire nous a donné raison : certaines d’entre elles n’ont reçu aucune réponse à leur appel d’offres, même après relance. En tant qu’auteur de projet, nous voulons offrir une solution complémentaire. Notre éthique est stricte : si une commune nous met en concurrence directe avec un bureau privé, nous ne remettons pas d’offre. En revanche, via le mécanisme du in-house, les communes associées peuvent travailler directement avec nous à un tarif transparent fixé par nos instances (un forfait type complété par un euro par habitant). Pour porter ce travail titanesque, notre noyau dur ne repose que sur un trio de 2,7 ETP. Vu l’immensité de notre territoire (4 400 km²), nous fonctionnons en binôme direct avec la Région.
« DES TREMPLINS POUR CONCRÉTISER DES PROJETS »
Fabrizio Cipolat, BEP
Comment le BEP a-t-il accueilli l’exercice de rédaction des diagnostics territoriaux pour les 38 communes namuroises ?
Très naturellement, car la collecte et la gestion des données n’est pas un nouveau métier pour nous. Bien avant les diagnostics, nous avions déjà lancé une dynamique « Smart City » et créé notre propre plateforme Open Data. Pour l’anecdote, nous avons, par exemple, équipé nos camions poubelles de capteurs mesurant la qualité de l’air ou l’état des routes, ce qui nous a valu d’être primés par l’Agence du numérique. Forts de cette culture et d’un Geodata Analyst en interne, nous avons compilé tous les indicateurs disponibles, des plus classiques aux plus originaux comme le nombre d’habitants par médecin ou le niveau d’équipement des villages. Nous avons ensuite pris le temps de faire parler ces chiffres lorsque nous avons présenté les diagnostics aux communes. Nous ne voulions pas livrer des tableaux inintelligibles, mais de vrais outils d’aide à la prise de décision en esquissant des tendances, en comparant les communes limitrophes sur une série d’enjeux.
Quels enjeux spécifiques ces diagnostics ont-ils mis en lumière ?
Dans le Namurois, on s’attend à un ralentissement démogra-phique global à l’horizon 2030-2050. Notre logique provinciale n’est donc pas tant de maitriser une croissance galopante, mais plutôt de renforcer nos villes-pôles tout en permettant aux villages limitrophes de continuer à se développer.
Bien sûr, l’appropriation de ces objectifs varie selon le profil des communes. Pour une petite entité rurale qui accorde dix permis de logements par an, les principes entérinés dans le SDT régional sont abstraits, voire incompréhensibles. En revanche, pour nos communes-pôles comme Namur, Gembloux, Ciney ou Andenne, la volonté régionale a plus de sens. Et dans cette optique, les diagnostics s’avèrent hautement stratégiques. Ils leur donnent les clés pour analyser leur résilience (mixité de revenus, diversité des activités économiques) ou anticiper leurs fragilités (baisse de la taille des ménages, migration externe). Pour elles, l’enjeu des SDC est non pas de s’opposer aux centra-lités mais de piloter intelligemment leur attractivité.
Quel accompagnement proposez-vous aux communes, et comment comptez-vous faire vivre ces diagnostics dans le temps ?
Plus d’une trentaine de nos communes se sont engagées dans un SDC. Nous leur offrons deux types d’accompagnement : l’assistance à la maîtrise d’ouvrage pour une douzaine d’entre elles, et une mission d’auteur de projet pour dix autres, où nous nous associons à 50/50 avec un bureau privé pour augmenter la capacité de travail générale. C’est là que se marque notre plus-value : le BEP n’est pas un bureau d’études traditionnel, notre rôle historique est d’être un opérateur de terrain. Nous envisageons les SDC comme des tremplins pour identifier et concrétiser des projets. Si une problématique partagée émerge – liée, par exemple, aux hébergements touristiques, aux secondes résidences ou aux équipements –, nous concevons des solutions clés en main pour l’ensemble des communes concernées.
Enfin, parce que les données ont une durée de vie limitée, nous lancerons d’ici deux ans une plateforme automatisée inspirée du modèle flamand « Provinces en chiffres ». Cet outil grand public mettra à jour les données démographiques en continu via de mini-rapports.
Pour le suivi de l’artificialisation, nous nous sommes basés sur la disponibilité foncière liée aux données du cadastre, dans l’attente de pouvoir le faire au travers des permis d’urbanisme. C’est un chantier qui débute pour la Wallonie. L’objectif est de réaliser des focus spécifiques pour les communes tous les trois ou six ans, afin de coller au rythme des mandats politiques.
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